Quand le trophée sert de micro
Vendredi 22 août, à Washington, Gianni Infantino, président de la FIFA, se tient aux côtés de Donald Trump. À ses côtés figurent notamment J.D. Vance et Kristi Noem. Le décor tient de la brocante : un bureau ovale encombré, Trump coiffé d’une casquette "Trump was right about everything”/ "Trump avait raison à propos de tout", caméras et micros braqués.
Le message officiel : “le football, ici et maintenant”
Infantino déroule un discours sur le Mondial 2026. Il complimente le président, présente le trophée, puis lui offre un billet symbolique pour la finale - rang 1, siège 1, comme pour signifier que la prochaine Coupe du monde se jouera désormais sous ses yeux.
Dans la foulée, le président annonce que le tirage au sort n’aura pas lieu à Las Vegas comme attendu, mais au Kennedy Center de Washington, le 5 décembre. Washington devient ainsi la scène du moment le plus attendu avant la compétition. Le chef de l’État s’en félicite publiquement : la planète football « regardera ici ».
“Some people refer to it as the ‘Trump Kennedy Center", but we’re not prepared to do that quite yet,” / "Certains l’appellent le “Trump Kennedy Center”, mais nous ne sommes pas encore tout à fait prêts à aller jusque-là", glisse-t-il avec un sourire, une manière de rappeler que le lieu lui appartient symboliquement, au moins dans le récit qu’il veut imposer.
Le message implicite : instrumentaliser la fête
Cette apparence de cérémonie sportive voisine des messages politiques du jour. Le président vante sa reprise en main de la capitale (sécurité, “embellissement”, restauration de l’“ordre”), promet que Washington sera “très sûre” pour les visiteurs - et élargit le propos à d’autres villes. Dans la salle, Infantino acquiesce à voix basse à ce programme (“oh yes”) plutôt que de s’en tenir à une neutralité de rigueur sur des sujets intérieurs américains.
Sur l’immigration, le président affirme que la venue des fans sera facilitée, tout en concédant que ce sera “un peu plus difficile” pour certains pays - dans la droite ligne des restrictions qu’il revendique. Le football devient alors l’écrin d’une communication politique plus large : on parle des villes, des frontières, du “réel” tel qu’il veut le raconter.
L’épisode Noem : un mur, de la peinture… et un symbole
Le même échange public glisse vers une digression surprenante : Kristi Noem est félicitée pour l’exécution d’instructions techniques liées au mur frontalier. Le président insiste sur le choix des matériaux et surtout sur une peinture noire censée échauffer l’acier : “black makes the steel very hot… very hard to climb that sucker” / "Le noir rend l’acier très chaud… très difficile d’escalader ce truc". La scène a quelque chose d’abusivement didactique : un trophée mondial en avant-plan, une discussion sur la couleur d’un mur en guise de pédagogie politique, et le patron de la FIFA déplaçant le trophée quand la tirade sur l’immigration reprend.
C’est peu de sport, beaucoup de mise en scène. Et, pour qui aime le football, un mauvais raccord.
Un capital politique… et un jouet
Que Trump se soit personnellement investi dans la FIFA n’est pas nouveau : il a déjà reçu Infantino plusieurs fois au bureau ovale. Mais l’addition de ce 22 août est singulière et le signal envoyé est limpide : la Coupe du monde ne vient pas en invité chez le président - elle est l’accessoire de son récit. Et la FIFA, en retour, semble consentir à ce rôle, tant qu’elle obtient visibilité et tranquillité.
Pourquoi ça me choque
Parce que, le 22 août, le football a servi de décor à une opération politique. Trump, casquette "Trump was right about everything" vissée - sérieusement qui fait ça?! - , annonce un tirage au sort délocalisé au Kennedy Center, ce lieu où la culture respire (j’y ai entendu en 2013 un concert magnifique), qu’il contrôle désormais et qu’il va jusqu’à surnommer "Trump Kennedy Center". La coupe devient un micro : Infantino acquiesce au programme sécuritaire et, quand la tirade sur l’immigration reprend, il déplace lui-même le trophée. Tout dit l’instrumentalisation du Mondial et l’aisance d’Infantino à s’y prêter.
Parce qu’en tant tant que Suisse : cela m’atteint de près. Après Sepp Blatter, voilà Gianni Infantino, suisse lui aussi, et une FIFA installée à Zurich qui se prêtent à ce théâtre. Voir cette maison qui devrait être la nôtre cautionner pareille mise en scène me fait honte.
Parce qu’on sort à peine d’une Coupe du Monde au Qatar en 2022 dont les abus envers les travailleurs migrants restent sans véritable remède pour beaucoup : salaires volés, décès inexpliqués, mécanismes de réparation insuffisants ; autant de points rappelés après le tournoi par Human Rights Watch et Amnesty International. Et pendant ce temps, la FIFA parade. Cette dissonance est indéfendable.
Le plus inquiétant n’est pas l’excès, c’est l’habitude qu’on en prend. À force de scènes comme celle-ci, l’inacceptable s’installe et on le baptise “normal”. C’est là que naît le danger. Il faut le dire, l'écrire - j'ai d'ailleurs envoyé une lettre assassine à Gianni Infantino - et le dénoncer, fermement.
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Sources / Pour aller plus loin :
La vidéo de la séquence : https://www.youtube.com/watch?v=2jz0rwg0EQE
Les articles en anglais (je vous recommande particulièrement celui du Guardian)
https://www.theguardian.com/football/2025/aug/24/donald-trump-world-cup-draw-infantino?
https://apnews.com/article/trump-fifa-world-cup-draw-kennedy-center-b76c2dabc0f46e4ee961be5f0377fb86
Article en français :
Reportage RTS du 17.06.2016 à propos de Gianni Infantino :