Quand la politique se fait cour de récré

Quand la politique se fait cour de récré
Official White House Photo by Abe McNatt (domaine public)

Il y a des images qu’on aimerait ranger parmi les plaisanteries, les dérapages, les moments absurdes de la vie publique. Pourtant, certaines ne passent pas, elles restent. Elles disent une manière de faire politique, et même une manière de fabriquer l’actualité elle-même. Depuis quelques années, la communication présidentielle américaine a glissé vers un registre où le clin d’œil, la pique, le mème et la provocation tiennent lieu d’argument. On ne parle plus seulement pour informer, on parle pour occuper, pour détourner, pour faire réagir. Ce langage s’épanouit là où tout circule vite. Il s’appuie sur des séquences courtes, facilement partageables, assez ambiguës pour nourrir à la fois la colère et le rire. Si l’on s’indigne, on répond que c’était une blague. Si l’on rit, on engrange l’audience. Dans le même mouvement, la parole ne vient plus de l’institution ; elle passe par des plateformes privées, réglées par la logique de l’attention.

C’est dans ce cadre qu’il faut regarder certaines séquences que je vais évoquer dans ce post. Elles paraissent anodines, parfois grossières, souvent drôles pour certains. Elles ne le sont pas. Elles racontent une méthode. 

Spectacle permanent

Le 20 octobre dernier, à propos d’un projet de rencontre Trump-Poutine à Budapest, un journaliste du Huffington Post avait transmis sa question en amont dans le fil de messagerie utilisé par l’équipe presse de la Maison blanche. Il demandait si l’exécutif mesurait la portée du lieu (Budapest renvoie à un accord de sécurité signé en 1994 : l’Ukraine y renonçait à l’arme nucléaire en échange de garanties ensuite violées par la Russie). Dans ce chat interne, Karoline Leavitt, porte-parole officielle de la Maison blanche, répond : « Your mom did / Ta mère». Elle publie ensuite la capture d’écran de sa réponse sur les réseaux et s’en félicite. La pique d’école devient message politique, la question de fond disparaît, l’extrait tourne en boucle et la porte-parole décroche ce que beaucoup semblent désormais chercher : un petit moment de gloire virale.

À ce langage déjà installé s’est greffé un amplificateur : l’intelligence artificielle, qui accélère la diffusion, brouille les repères et pousse à l'outrance. Le soir de la mobilisation No Kings (sept millions d’Américains descendus pacifiquement dans les rues pour défendre la démocratie et protester contre les dérives autoritaire du gouvernement - voir mon post intitulé Ceux qui ne baissent pas la tête ), Donald Trump publie une vidéo générée par IA. On le voit, couronné, aux commandes d’un avion de chasse, bombardant les manifestants d’une matière brunâtre. La scène est grotesque. Dans la bouche d’un particulier, on parlerait de mauvais goût. Dans celle d’un président, cela dit autre chose. À chacun d’en mesurer la tenue : les vidéos sont à voir dans “Sources — Vidéos mentionnées” en bas de page.

Quelques semaines plus tôt, un nouveau palier avait été franchi. Donald Trump avait partagé une vidéo générée par intelligence artificielle montrant Barack Obama arrêté par des agents du FBI dans le Bureau ovale, menotté, puis enfermé derrière des barreaux, sur fond de Y.M.C.A., la célèbre chanson des Village People (ce morceau est devenu au fil des années le leitmotiv de ses meetings, presque un hymne non officiel, sur lequel il aime d’ailleurs esquisser quelques pas de danse en fin de rallye).  L’image, aussi grotesque qu’inquiétante, a circulé des millions de fois avant que ses auteurs n’en revendiquent le caractère “satirique”. Mais le message est clair : l’ennemi politique est mis en scène comme un criminel, la fiction devient arme symbolique, et l’humiliation publique remplace le débat. 

Un autre jalon, plus mystique que comique, a circulé sur Truth Social. Au premier jour de son procès civil pour fraude à New York, Donald Trump repartage une image truquée censée être un croquis d’audience : on le voit assis dans le tribunal, Jésus à ses côtés, comme un avocat silencieux. La légende originale disait : « personne n’aurait pu aller aussi loin tout seul ». L’audience devrait éclairer des faits. Là, on installe un mythe. Le procès vire à la parabole ; la responsabilité devient affaire de foi.

Décor de marque et parole privatisée

Le même glissement s’observe jusque dans le décor du pouvoir. Au Bureau ovale, en pleine réunion sur le risque de shutdown, des casquettes rouges « Trump 2028 » ont soudain fait leur apparition sur le bureau présidentiel. Une blague assumée, dans le lieu même où l’on est censé chercher un compromis. Quelques heures plus tard, la version numérique en rajoute une couche : une vidéo générée par IA montre le président lancer l’une de ces casquettes sur la tête de Hakeem Jeffries, le leader démocrate de la Chambre des représentants. On dira que c’est de l’humour. En réalité, c’est une manière de transformer la maison commune en décor de marque, et l’adversaire en accessoire de publicité.

Surtout, ces vidéos, comme l’essentiel des messages liées à la présidence, ne passent plus par le compte officiel de la Maison-Blanche, mais par Truth Social, la propre plateforme de Donald Trump. Ce détail change tout. D’abord sur la responsabilité. Quand la parole officielle émigre vers un outil privé, elle échappe aux réflexes d’archivage, de vérification et de mise en contexte qui accompagnent normalement une communication d’État. Moins de comptes rendus, moins de contre-questions, moins de garde-fous. Ensuite sur l’égalité d’accès. L’hôte décide de la visibilité, du rythme, des commentaires, des réponses. La presse arrive en retard, le public voit des fragments, le débat devient secondaire.

La question devient aussi économique. Chaque post nourrit sa plateforme, gonfle l’audience, attire des investisseurs, pèse sur la valeur en bourse. La parole présidentielle n’est plus seulement un acte de gouvernement, c’est un produit qui fait tourner une boutique. On peut trouver cela malin. C’est surtout un mélange des genres : la voix de l’État se confond avec celle d’une marque. Et, dans ce mélange, c’est le bien commun qui s’efface.

De la parodie à l’accoutumance

La stratégie de communication en jeu n’est pas née hier. En avril 2023, le Republican National Committee (l’instance nationale du Parti républicain, bras organisationnel et financier du parti, chargée notamment de la stratégie médiatique et des levées de fonds) avait déjà ouvert la voie en diffusant un spot de campagne intégralement généré par intelligence artificielle. Publiée le jour même où Joe Biden annonçait sa candidature, la vidéo montrait un futur apocalyptique : émeutes dans les rues, panique financière, invasion à la frontière, chaos mondial. Aucun plan réel, aucune image d’archive : tout était synthétique, et tout semblait vraisemblable. L’efficacité du clip a tenu à cela : la peur se retient mieux que le raisonnement. On fabrique une émotion, on la diffuse, on s’en nourrit.

C’est la force de cette méthode. Tout devient flou, interchangeable, réversible. Les insultes deviennent des traits d’humour, les mèmes remplacent les arguments, la politique se transforme en show sans fin. Lorsqu’un président se met en scène en roi, c’est d’abord un gag, puis une habitude, puis une image intégrée. Quand il attaque la presse en l’appelant enemy of the people, cela choque la première fois, puis un peu moins la suivante, et finalement, cela devient une figure de style. Ce mécanisme d’accoutumance est au cœur du projet. Plus rien n’étonne, plus rien n’indigne.

Et pourtant, tout est là : une infantilisation constante, un mépris des institutions, un détournement cynique de la puissance technologique. Ce qui, autrefois, aurait signé la fin d’un mandat devient aujourd’hui matière à rire, à commenter, à liker. L’espace public est saturé d’images absurdes, mais c’est précisément leur fonction : détourner le regard du réel, fatiguer l’attention, décourager la nuance et étouffer la critique. Le chaos devient stratégie, et la confusion, gouvernance.

Ce que j'en pense

Que dire à nos enfants de la vérité, de la mesure, du respect, quand l’exemple venu d’en haut récompense la moquerie et le mensonge ?

Je trouve choquant qu’un président des États-Unis réponde à une manifestation d’ampleur nationale par une vidéo bâclée où il s’imagine en roi larguant des excréments sur son propre peuple. Je ne peux pas l’accepter. Personne ne devrait pouvoir l’accepter. Le danger, c’est précisément de s’y habituer, de hausser les épaules en disant : c’est Trump, on connaît. Non. Il faut refuser ce glissement. Il faut nommer les choses tant qu’il est encore temps. Car derrière le rire, il y a la violence. Derrière le ridicule, il y a le pouvoir. Derrière la dérision, il y a la lente banalisation de l’indignité.

Ce n’est pas qu’une question d’élégance politique ou de communication, c’est une question de santé démocratique. Quand le chef d’un État transforme sa fonction en spectacle, quand il insulte ses opposants en direct, quand il privatise sa parole pour enrichir son propre réseau, c’est la notion même de bien commun qui s’efface.

On peut en rire un jour. Mais si l’on n’y prend garde, on finira par ne plus voir la différence entre une farce et une menace. Et ce jour-là, il sera trop tard pour dire qu’on ne savait pas.

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Sources / Vidéos mentionnées :

La vidéo postée par Trump sur son réseau Truth Social au soir de la manifestation No Kings :

La vidéo générée par IA, publiée par Trump sur son réseau Truth Social, montrant une arrestation d'Obama par des agents du FBI.

La séquence de Karoline Leavitt qui répond "Ta mère" à la question d'un journaliste du Huffington Post.

Le dessin généré par IA de Jesus se tenant aux cô

Trump’s Jesus Court Sketch Is Somehow Way Worse Than It Looks
Being confusing and blasphemous is just the start.

La vidéo, générée par IA, et postée sur Truth Social, de Trump lançant une casquette MAGA sur la tête du leader de la minorité démocrate au congrès Hakeem Jeffries.

Un article présentant les images officielles de la rencontre qui avait pour but de trouver un compromis pour éviter le shutdown. Cette fois, les images sont bien réelles, pas d'IA.

The Oval Office meeting didn’t stop a shutdown, but the Trump 2028 hats and a sombrero set a tone
Halfway through Donald Trump’s inaugural White House meeting with congressional leadership, the red “Trump 2028” hats appeared on the president’s desk.

La vidéo publiée en 2023 par le RNC, au moment où Joe Biden annonce sa candidature.

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