Quand la guerre devient intérieure
Les secousses de la semaine
Ce début de semaine est électrique aux États-Unis. D’abord, le shutdown : lorsque le Congrès ne vote pas le budget à temps, l’État ralentit, des services ferment, des agents fédéraux restent sans paie et des aides sont retardées. Cette fois, la Maison-Blanche ne cherche pas à amortir le choc. Trump assume le bras de fer et en fait un chantage budgétaire pour viser des bastions démocrates, à commencer par New York, fief du chef de la minorité au Sénat, Chuck Schumer. Concrètement, l’administration a gelé environ 18 milliards de dollars d’infrastructures, dont le nouveau tunnel ferroviaire sous la rivière Hudson et l’extension d’une ligne de métro à Manhattan. Dans le même mouvement, elle a tenté de retenir d’autres enveloppes sensibles, notamment des subventions antiterroristes et des crédits de transport public.
À New York, nouvelle secousse. Le maire Eric Adams annonce qu’il renonce à briguer un nouveau mandat. Dans la course à la mairie, il choisit de soutenir Andrew Cuomo pour contrer Zohran Mamdani, l’élu du Queens qui a remporté la primaire démocrate et incarne l’aile gauche du parti. Cuomo, battu dans cette primaire, a décidé de poursuivre sa campagne comme indépendant, misant sur son image d’ancien gouverneur plus centriste. Donald Trump s’est empressé de le saluer, le présentant comme le seul capable de battre Mamdani. Cette recomposition dit beaucoup des fractures chez les démocrates new-yorkais et de la tentation, pour Trump, d’influer jusque dans une élection municipale.
Sur le front du Congrès, le bras de fer s’est cristallisé autour d’une partielle en Arizona. Le 23 septembre, la candidate démocrate Adelita Grijalva a remporté la 7ᵉ circonscription avec près de 69 % des voix, soit trente-neuf points d’avance. C’est bien mieux que le score démocrate à la présidentielle 2024 dans ce même district, gagné d’environ vingt-deux points. En clair, malgré le climat national, les démocrates y progressent. Mais à Washington, la victoire de Grijalva se heurte à Mike Johnson, président républicain de la Chambre des représentants. Dans le système américain, c’est lui qui décide du calendrier parlementaire et qui fait prêter serment aux nouveaux élus. Johnson est aujourd’hui considéré comme la marionnette de Trump, dont il relaie fidèlement la ligne et les coups tactiques. C’est lui qui a choisi de retarder l’assermentation de Grijalva, malgré la certification du résultat par l’État. Les démocrates y voient une manœuvre claire : sans Grijalva, il manque une voix pour atteindre le seuil de 218 signatures nécessaires afin de forcer un vote sur la publication de documents liés à l’affaire Epstein. L’entourage de Johnson affirme qu’elle sera assermentée après le shutdown, mais l’opposition rappelle que d’autres élus ont déjà prêté serment plus vite, parfois en séance allégée. En attendant, une partie du sud de l’Arizona reste sans représentante, et la pétition sur les dossiers Epstein demeure à une voix du seuil décisif. Affaire à suivre...
Faute de recul sur ces trois fronts, je veux m’arrêter sur une image encore plus inquiétante à mes yeux : Quantico dans l’État de Virginie, hier. Sur la base des Marines, presque tout le haut commandement était réuni pour entendre Pete Hegseth, nouveau ministre de la Défense, puis Donald Trump, président et commandant en chef. Le décor est solennel, la scène inhabituelle, et le ton tranche avec les usages d’une armée réputée apolitique. C’est ce moment que je veux raconter maintenant, parce qu’il dit quelque chose de décisif sur la place que le pouvoir entend donner aux militaires.
De la défense à la guerre intérieure
Dans son allocution, Trump a prononcé une phrase qui résume tout :
« L’ennemi ne porte pas d’uniforme. L’ennemi est à l’intérieur. »
Il ne parlait pas d’une menace abstraite. Il a nommé les cibles : les grandes villes démocrates, « gangrenées par la criminalité » selon ses mots. Portland, Los Angeles, Washington, Chicago. Des villes décrites comme hostiles, non pas à soigner par des politiques publiques, mais à utiliser comme terrains d’entraînement pour l’armée.
« Nous devrions utiliser certaines de ces villes dangereuses comme terrains d’entraînement pour nos troupes. »
Par vocation, l’armée américaine se tient au-dessus des partis et reste tournée vers l’extérieur. L’épisode d’hier ne surgit pas de nulle part : en juin, à Fort Bragg, les soldats filmés derrière Trump avaient été triés, et la scène avait dérivé vers l’attaque politique, jusqu’aux piques sur le cancer de Joe Biden. Cette fois, le pas est plus lourd : faire de concitoyens des « ennemis » et envisager des villes comme terrains d’opérations, c’est redéfinir « protéger la patrie ».
Avant lui, c’est Pete Hegseth, ancien animateur de Fox News (CF : voir le post intitulé « La fabrique d’une vérité »), propulsé à la tête du Pentagone, qui avait préparé le terrain. Son discours fut un mélange de virilité martiale et de règlement de comptes.
Il a dénoncé les « généraux obèses », les politiques de diversité et d’inclusion, et a promis un retour à une « culture guerrière pure ». Aux officiers qui n’étaient pas d’accord, il a lancé un ultimatum :
« Si vous n’adhérez pas à notre culture de combat, démissionnez. »
En quelques mots, il posait le cadre : l’armée ne doit plus être un espace de professionnalisme neutre, mais un corps aligné idéologiquement. Fidélité au président/parti ou sortie.
Ce moment n’a fait qu’entériner une réalité déjà à l’œuvre. Depuis des mois, des officiers supérieurs et des patrons d’agences jugés « insuffisamment alignés » tombent les uns après les autres. Le général C. Q. Brown, président des chefs d’état-major interarmées, a été remercié en même temps que cinq autres amiraux et généraux. Puis ce fut le tour de responsables du renseignement, à la NSA (l’agence du renseignement électronique), comme à la DIA (le service de renseignement militaire), suivis de plusieurs commandants de la Navy.
Dans l’autre sens, on promeut la loyauté. John Phelan, grand donateur de Trump sans expérience militaire, prend la tête de la Marine. Ricky Buria, proche collaborateur de Pete Hegseth, grimpe à toute vitesse avec une dérogation présidentielle. Dan Caldwell, conseiller politique de Hegseth, est propulsé au cœur du Pentagone… avant d’être escorté hors des lieux en pleine enquête sur des fuites.
Quand on additionne les purges, les promotions de loyauté et les mises en scène, un dessein apparaît : celui d’un État rendu plus martial. Le signal le plus clair, et le plus délibérément provocateur, est l’ordre exécutif signé par Donald Trump rebaptisant le Department of Defense (Département de la défense) en Department of War (Département de la guerre).
Les mots orientent. Quand on parle de guerre plutôt que de défense, on habitue l’opinion à l’idée d’employer l’armée à l’intérieur, on ouvre la porte à des périmètres de sécurité élargis et à des déploiements « exceptionnels » qui finissent par devenir la règle. Peu à peu, l’adversaire politique glisse du désaccord légitime vers la cible à neutraliser, avec tout ce que cela implique pour les libertés.
Le cadre légal sous pression
Il reste une barrière : le droit. Depuis 1878, une loi appelée Posse Comitatus empêche l’armée fédérale de faire du maintien de l’ordre sur le territoire. En temps normal, ce rôle revient aux polices locales, aux shérifs, puis aux gardes nationales des États sous l’autorité des gouverneurs. L’armée, elle, est faite pour la défense extérieure.
Il existe pourtant une porte dérobée : l’Insurrection Act. Le président peut l’invoquer lorsque l’ordre public s’effondre et qu’un État n’arrive plus à reprendre la main. C’est rare, mais cela s’est déjà vu. Eisenhower l’a utilisée en 1957 pour protéger l’intégration scolaire à Little Rock. George H. W. Bush y a eu recours en 1992 lors des émeutes de Los Angeles, à la demande du gouverneur. Dans ces cas-là, des troupes fédérales peuvent intervenir ponctuellement pour rétablir l’ordre, puis se retirer.
Ce que cherchent à faire Trump et Hegseth, c’est brouiller la frontière. En parlant “d’ennemi intérieur” et de “villes à reconquérir”, ils essaient de faire passer des problèmes de criminalité ou de gouvernance locale pour une quasi-insurrection. Juridiquement, le terrain est glissant. Politiquement, l’effet est réel : on prépare l’opinion à l’idée que l’armée pourrait intervenir chez nous, non plus en dernier recours clairement défini, mais comme un outil de politique intérieure. C’est précisément ce que la tradition américaine avait voulu éviter.
Pourquoi ça me choque
Parce que je n’arrive pas à m’y habituer. J’ai grandi avec l’idée que l’armée, en Suisse, en Europe comme aux États-Unis, se tenait à distance du politique. Qu’on pouvait la critiquer, mais qu’elle ne choisissait pas de camp. Hier, à Quantico, j’ai senti cette frontière se brouiller. Ce n’était pas un discours de plus : c’était une institution qu’on tire peu à peu du côté d’un parti.
Je me dis que si l’on accepte cela, si l’on finit par trouver normal qu’un président parle d’ennemis “à l’intérieur”, alors quelque chose d’essentiel se brise. C’est cela qui me heurte : pas seulement le danger immédiat, mais la banalisation. Le jour où ce langage ne choquera plus, il sera déjà trop tard.
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