ONU : le discours qui abîme

ONU : le discours qui abîme
Photo : Rob Young — CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Hier, à New York, Donald Trump a pris la parole à la tribune de l’Assemblée générale de l'ONU, à l’ouverture de la 80e session. Créée en 1945 pour empêcher la guerre, faire respecter le droit et promouvoir les droits humains et le développement, l’Organisation siège sur l’East River, à l’est de Manhattan : une véritable capitale diplomatique au cœur des États-Unis. Chaque année, en septembre, le débat général accorde en principe quinze minutes à chaque chef d’État pour exposer sa ligne devant 193 pays. Donald Trump a parlé durant cinquante-six minutes et, au lieu de défendre la coopération entre pays et les règles communes (ce que l’ONU appelle le multilatéralisme), il a déroulé un programme de repli : fermer les frontières, revenir au pétrole, au gaz et au charbon, et tourner en dérision l’institution elle-même. 
En lisant la transcription pour préparer ce post, j’ai eu un réflexe naïf : tout imprimer et surligner. En rose, l’horreur ; en bleu, le faux. Page après page, les traits s’accumulaient. Très vite, presque tout s’est coloré, souvent des deux. Alors j’ai posé les feutres : plutôt que l’inventaire colorié, je vais tenter d'aller droit à l’essentiel. L’exercice est difficile, sur le fond comme sur la forme - ce discours relève d’une véritable diarrhée intellectuelle et verbale - , mais il faut le mener. Il faut en rendre compte, pour que chacun sache. Car savoir, c’est déjà résister.

De la légende personnelle au procès du monde

Dès l’ouverture, le ton est clair. Six ans après son dernier discours à l’ONU, en 2019, Trump se remet en scène et pose sa légende personnelle : « les canons de la guerre ont brisé la paix que j’avais forgée sur deux continents », « tout le monde dit que je devrais recevoir le prix Nobel de la paix ». Une minute plus tard, il désigne les responsables à Washington : « quatre années de faiblesse, d’illégalité et de radicalisme […] ont plongé notre nation dans une succession de catastrophes ». Le décor est planté : lui se présente comme le faiseur de paix et le rempart, les autres comme la source du désordre.

Un peu plus loin, il délaisse sa mise en scène personnelle pour s’en prendre à l’institution et à ses membres. En parlant de migration, il vise d’abord l’Europe : « Vos pays vont en enfer. Vos politiques d’immigration détruisent votre héritage et votre culture. » Puis il retourne l’accusation contre l’ONU : « Les Nations unies financent une attaque contre les pays occidentaux et leurs frontières… 372 millions de dollars. L’ONU est censée arrêter les invasions, pas les créer. » Contexte indispensable : ce montant regroupe surtout des programmes humanitaires de l’OIM (Organisation internationale pour les migrations, l’agence onusienne spécialisée dans la gestion des migrations) et de l’UNICEF (Fonds des Nations unies pour l’enfance), qui fournissent nourriture, abris, soins et informations de protection le long des routes migratoires. Il fait passer l’aide humanitaire pour de la complicité. Ce n’est pas une approximation, c’est une méthode : transformer l’arbitre en coupable pour mieux saper les règles qu’il est censé faire respecter.

Sur la frontière, il promet l’impossible : « Depuis quatre mois, les entrées illégales sont à zéro. » Il dramatise ensuite la situation avec un vocabulaire de guerre : « À notre frontière sud, nous avons repoussé avec succès une colossale invasion. » Puis vient la sanction, sans nuance : « Si vous entrez illégalement aux États-Unis, vous allez en prison, ou vous retournez d’où vous venez, voire plus loin. » Cette formule « voire plus loin » ne veut pas dire seulement retour au pays d’origine. Elle ouvre la porte à des éloignements vers des pays tiers, loin de tout ancrage familial ou de recours effectif, selon la convenance des autorités. Il cite enfin le Salvador en modèle, remercié pour « avoir accueilli et incarcéré tant de criminels entrés dans notre pays », référence implicite au CECOT, la mégaprison du président Bukele, symbole d’une incarcération de masse aux conditions dénoncées comme inhumaines (CF : Mon post intitulé « ICE – anatomie d’une dérive »). La réalité, elle, est plus prosaïque : cet été, des milliers de personnes ont encore été interceptées, ce n’est donc pas zéro. Surtout, les mots choisis comptent. Parler d’« invasion », répéter « zéro », associer « migrants » et « criminels » installe une logique d’exception qui déshumanise et prépare l’opinion à des mesures extrêmes. Ici, l’objectif n’est pas d’informer, mais de frapper.

Au chapitre du climat, il bascule dans le déni. « Le changement climatique est la plus grande arnaque jamais perpétrée », affirme-t-il, avant d’ajouter : « L’empreinte carbone est une imposture inventée par des gens aux intentions malveillantes. » Il promet de « revenir au pétrole, au gaz et au charbon, propre et magnifique », comme si la solution était de relancer les fossiles à l’infini. On ne discute plus de trajectoires de réduction ni d’adaptation, on nie la réalité elle-même. Le décor compte pourtant. La tribune où il parle est celle où a été rendu possible l’Accord de Paris de 2015, ce cadre mondial qui vise à limiter le réchauffement bien en dessous de 2 °C. C’est ici que les pays déposent leurs contributions nationales, qu’ils s’engagent à mesurer et à publier leurs progrès, que l’on coordonne financements, transitions énergétiques et mécanismes de transparence. Balayer trente ans de science et d’alertes à cet endroit précis n’est pas un détail. C’est refuser la règle du jeu commune au moment même où elle devrait s’appliquer, et remplacer des chiffres vérifiables par des formules destinées à faire du bruit plutôt qu’à éclairer.

Quand il en vient à l’Europe, il déroule un réquisitoire. « Les politiques vertes détruisent une grande partie du monde libre », dit-il d’abord. Il ajoute que l’Europe a « réduit son empreinte de 37 % », mais prétend que cette baisse aurait été « payée en emplois » et qu’elle serait « effacée » par l’augmentation des émissions ailleurs dans le monde. Autrement dit, selon lui, l’effort européen nuirait à l’économie et ne servirait à rien. Le contexte est différent. Depuis 1990, l’Union européenne a fait baisser ses émissions tout en continuant de croître. C’est ce que l’on appelle le découplage : l’économie progresse, les gaz à effet de serre diminuent. On peut discuter du rythme ou des moyens, mais pas remplacer des chiffres par des slogans.

La stigmatisation suit. À propos de Londres, il parle d’« un maire terrible, terrible » puis ajoute « maintenant ils veulent la charia ». Dans le discours, il ne précise pas qui est ce « ils », ni quelle mesure, ni quelle source. Il ne donne pas d’exemple concret. L’effet recherché est d’opposer un « nous » à un « eux », de noircir une capitale européenne et de transformer un débat de politiques publiques en récit de menace culturelle. C’est le même procédé que pour le climat : grossir le trait, gommer le contexte, et faire oublier la réalité vérifiable.

Et puis cette séquence latino-américaine, presque surréaliste. Dans les coulisses, il salue le président brésilien. « Nous nous sommes embrassés », dit-il, et parle d’« excellente alchimie ». Deux minutes plus tard, à la tribune, le ton change : « Le Brésil fait désormais face à d’importants droits de douane », annonce-t-il, en accusant Brasília d’« ingérences » et de « répression » contre des opposants. Puis la sentence : « Le Brésil va mal et continuera d’aller mal. Ils ne peuvent bien s’en sortir qu’en travaillant avec nous. Sans nous, ils échoueront. » Pour mémoire, Washington a imposé 50 % de droits de douane sur une large part des importations brésiliennes, geste largement perçu comme une pression favorable à Jair Bolsonaro, président de 2019 à 2023 et proche de Trump. Cette pression n’a heureusement pas infléchi la justice brésilienne : la Cour suprême a condamné Bolsonaro pour sa tentative de renversement du scrutin de 2022. Le Brésil, contrairement aux États-Unis, a fait son devoir !

Pour boucler la boucle, il invoque la « liberté d’expression ». « Défendons la liberté d’expression et la libre parole, protégeons la liberté religieuse, y compris pour la religion la plus persécutée aujourd’hui sur la planète. Elle s’appelle le christianisme. » Cette séquence arrive après près d’une heure passée à tourner en dérision l’ONU, à accuser l’Organisation de « financer une attaque » migratoire, à promettre la prison et l’expulsion « voire plus loin », à menacer des partenaires de tarifs punitifs. Ce n’est pas un plaidoyer pour la liberté, c’est un étendard qu’il agite. La liberté qu’il revendique n’inclut ni les contre-pouvoirs ni les voix qui le contredisent : Nations unies, ONG, médias, villes, alliés. En pratique, il les désigne comme adversaires, alors que ce sont précisément eux qui rendent la liberté effective.

Ce que j’en pense :

Au-delà des outrances, quelque chose de plus grave se joue : un renversement du langage. Dire que l’ONU « crée les problèmes », c’est préparer l’opinion à s’asseoir sur les règles communes. Dire que le climat est un « canular », c’est s’autoriser à ne plus tenir les engagements, chez soi et avec les autres. Dire que « vos pays vont en enfer », c’est fracturer l’espace où l’on parle encore diplomatiquement aux voisins, même quand on n’est pas d’accord. Les mots ne maquillent pas, ils construisent ou détruisent.

La veille, Macron portait une autre ligne : la reconnaissance de l’État de Palestine au nom du droit, et le refus de la loi du plus fort. C’est l’idée simple et exigeante que l’après-guerre se tient par des règles, pas par des improvisations viriles. On peut être critique de la diplomatie française et entendre, malgré tout, la différence de registre. D’un côté, la scène et la culture de l’ego ; de l’autre, le chantier commun.

Je le dis sans détour : ce "discours" est une honte. Une disgrâce. On n’insulte pas des alliés et on ne piétine pas la maison commune quand on se tient à la tribune des Nations unies. On ne rebat pas la vérité pour faire vibrer sa base. On ne traite pas le climat comme une farce à l’instant où des pays entiers basculent dans l’irréversible. Ce n’était pas un discours pour le monde ; c’était un discours de campagne. À nous, désormais, de garder les yeux ouverts et de tenir, calmement, les mots justes.

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Sources / Pour aller plus loin

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EU Climate Action Progress report shows 8% decrease in EU greenhouse gas emissions in 2023 and calls for continued action. Find out more.
Number of countries where religious groups were harassed reached new peak level in 2022
In 2022, governments and/or social actors harassed religious groups in 192 countries and territories out of the 198 analyzed – two more than 2021.
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Emmanuel Macron, President of the French Republic, addresses the General Debate of the 80th Session of the General Assembly of the United Nations (New York, 23-27 and 29 of September 2025).

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