Ne baissons pas les yeux
Ça fait quelques semaines que Le fil du réel est resté silencieux. Pas parce que je n’avais “rien à dire”. Plutôt parce que, depuis début décembre, la musique m’a happé. Elle a mangé les journées, les soirs, et parfois même ce qui restait des nuits. Et puis il y a eu Noël. Au terme de cette période intense, j’ai ressenti un besoin très simple : déconnecter un peu. Profiter de ma famille. Me recharger, comme on peut, sans grand discours, en laissant le monde tourner pendant quelques jours.
Et en sortant de cette parenthèse, j’ai eu la sensation, enfin, qu’une partie des médias et de l’opinion relevait la tête face à Trump. Comme si l’évidence cessait, par moments, d’être une chose honteuse à dire tout haut.
On a vu passer, et cette fois on l’a vu vraiment, des événements qui auraient dû, dès le départ, déclencher un réflexe de protection démocratique. La capture de Nicolás Maduro par les États-Unis, opération contestée sur le plan du droit international, a été couverte et commentée avec une fermeté inhabituelle. Des juristes ont parlé de précédent dangereux, y compris à l’ONU.
Davos a servi ce qu’il sert toujours : du théâtre. Et dans ce théâtre, la même phrase, répétée, insistante, presque obscène : “s’emparer” du Groenland. Comme si on pouvait faire main basse sur un morceau du monde, simplement parce qu’on l’a décidé. Mais, pour une fois, j’ai eu envie de saluer la fermeté de certains responsables européens. Macron en première ligne. Qu’on l’aime ou qu’on ne l’aime pas n’est pas la question. À certains moments, il faut juste constater qui tient debout, qui parle, qui oppose une limite.
Et puis il y a eu ce Board of Peace, ce “Conseil de la Paix” à la sauce Trump, lancé à Davos. Là, on parle d’une charte, écrite noir sur blanc, qui commence par verrouiller l’entrée : seuls les États invités par le Chairman peuvent en faire partie. Puis elle verrouille le pouvoir : Trump s’y nomme inaugural Chairman, et surtout, les décisions peuvent bien être votées à la majorité, elles restent “soumises à l’approbation du Chairman”. Autrement dit : les états votent, et lui valide ou invalide. Même l’agenda, même les réunions, même la représentation des États… tout remonte à lui.
Et ensuite vient le prix : un milliard de dollars en cash, dans la première année, pour "acheter" une place qui ne se termine pas. Le texte le dit explicitement.
Et comme si ça ne suffisait pas, la charte organise la succession comme on organise une dynastie : “Le Chairman pourra à tout moment désigner un successeur”. Son héritier est écrit d’avance. Il choisit, et le moment venu, le successeur “assume immédiatement” ses pouvoirs.
On me dira : “oui, tout ça a été largement couvert”. D’accord. Tant mieux. Je veux même encourager cette couverture. Qu’elle continue. Qu’elle s’épaississe. Qu’elle devienne une habitude.
Justement.
Parce que pendant qu’on commente les grandes scènes, ailleurs, ça se passe au ras du sol. Dans les parkings. Devant les écoles. Dans des couloirs d’aéroport. Dans des appartements où l’on n’ose plus sortir. Là, il ne s’agit pas de pouvoir au sens abstrait. Il s’agit de vies qu’on saisit, qu’on déplace, qu’on brise. Et j’ai envie de parler d’un sujet sensible, parce que c’est souvent là, dans ce qui est le plus insupportable, qu’on voit aussi apparaître les gestes les plus humains.
J’aimerais parler de l’accélération des opérations d’ICE, l’agence fédérale chargée des arrestations, de la détention et des expulsions liées à l’immigration aux États-Unis. Mais aussi et surtout, de la résistance, et de ses héros.
Je sais ce que certains vont ressentir en lisant ces lignes. Un mélange de gêne et de fatigue. “Encore un post sur Trump.” “Encore un post sur l’Amérique.” Je comprends. Moi aussi je suis fatigué. Mais il y a des fatigues qui servent d’alibi. À force de s’habituer, on finit par ne plus voir.
Ces dernières semaines, la brutalité d’ICE s’est accélérée. Il y a tellement d’histoires qu’on ne sait même plus par où commencer, et rien que l’idée de “sélectionner” un exemple me dégoûte. Alors je ne vais pas prétendre choisir “le pire”. Je vais juste m’arrêter sur celui qui, pour moi, résume l’abaissement auquel on assiste. Celui qui touche à ce qu’on croyait être une frontière morale, même dans les États les plus durs : un enfant.
Liam Conejo Ramos. Cinq ans.
Son père, Adrian Alexander Conejo Arias, a été arrêté à Minneapolis au retour de l’école, devant la maison. Pas dans un bureau, pas à une frontière : dans une allée, sous les yeux du quartier. Et le petit, cinq ans, a été embarqué avec lui, et ensuite transféré au Texas, dans un centre de détention au sud de San Antonio.
L’arrestation, déjà, est ignoble. Mais il y a pire : la manière, calculée, froide, pensée pour piéger. Plusieurs témoins et responsables scolaires disent qu’on s’est servi de l’enfant pour faire ouvrir la porte, pour faire sortir un adulte, pour “accrocher” les parents. “Appât”. J’aimerais ne pas avoir à écrire ce mot. Mais c’est celui qui revient quand on écoute ceux qui étaient là. Et en face, il y a la machine qui déroule sa version officielle, avec son vocabulaire propre, ses tournures aseptisées. Pire, un responsable local d’ICE a accusé le père d’avoir “abandonné son enfant”, alors que des témoins affirment que la mère était présente et suppliait qu’on laisse le petit.
Alors évidemment, on en vient à cette question que certains attendent presque : “étaient-ils clandestins ?” La réponse officielle tient en un mot, lâché comme un verdict : illégal. C’est pratique. Ça évite d’entrer dans le détail. Ça évite surtout de regarder le reste. Car si l’on regarde ce qui est documenté, on constate que leur dossier d’immigration est actif, avec une procédure en cours, ce qui signifie qu’on n’est pas dans l’image simpliste du “clandestin” qui se cache “hors du système”. CBS (une grande chaîne américaine) rappelle d’ailleurs que l’enfant a une affaire active qui bloque une expulsion immédiate.
Et puis il y a le reste de la famille. Les récits les plus crédibles évoquent une mère sur place au moment des faits, et un frère aîné qui serait rentré plus tard et aurait découvert la maison vidée du père et du petit. Je ne vais pas inventer la suite comme si je savais où chacun dort ce soir. Ce que je sais, c’est que l’histoire ne se “termine” pas proprement. Elle se prolonge en détention, en transferts, en peur, et en communiqués qui prétendent que tout est normal.
Je pourrais m’arrêter là, dans le dégoût. Mais je ne veux pas. Parce qu’en face, il y a autre chose que la peur. Il y a des gens qui refusent, et qui refusent ensemble, avec des moyens parfois minuscules, parfois incroyablement inventifs.
Dans le Minnesota, un symbole a fini par s’imposer : le sifflet. Pas le sifflet “militant” abstrait, le sifflet concret, strident, qu’on distribue et qu’on glisse dans une poche. Il sert d’abord à prévenir : ICE est dans le quartier, maintenant. Il sert aussi à faire venir des témoins : des citoyens qui filment, qui notent, qui se mettent là, debout, pour que ça ne se fasse pas dans l’ombre et pour empêcher que les communiqués réécrivent le réel après coup. Par moments, les sifflets servent à autre chose encore : harceler les agents au moment où ils interpellent quelqu’un, les forcer à reculer, ou au moins à ralentir, sous le bruit et sous les caméras. On a même vu les autorités fédérales s’énerver publiquement contre cette tactique, preuve qu’elle touche un nerf.
Et puis il y a l’autre arme, celle qui fait perdre à l’administration ce qu’elle adore : sa gravité. La dérision. Des alarmes de voiture déclenchées au bon moment, des costumes absurdes, des mises en scène. Dans des vidéos devenues virales, on voit des gens en pick-up répandre de l’eau près de bâtiments fédéraux, le gel qui prend, des agents qui glissent, et la caméra qui tourne pendant que la foule rit. Ce n’est pas “beau”. Ce n’est pas “noble”. Mais c’est un fait de notre époque : le rire comme outil de résistance, le burlesque jeté dans les rouages. Le ridicule comme acide. Parce que le pouvoir veut la peur, la solennité, le silence. Et quand on lui renvoie du comique, on lui casse une partie de son emprise.
Tout ça, au fond, dit la même chose : une résistance qui se fabrique avec ce qu’elle a sous la main, et qui cherche, coûte que coûte, à rester du côté du témoin et du non-létal. Pas des héros de cinéma. Des gens qui se mettent là, au froid, et qui disent : pas sans nous.
Même les prêtres. Oui, les prêtres. À Minneapolis, près d’une centaine de membres du clergé ont décidé d’aller jusqu’au bout : une action à l’aéroport, là où passent les transferts et les expulsions. Ils se sont mis à genoux, ont prié, ont chanté, se sont laissés arrêter sans résister. Les images sont presque irréelles : des voix calmes, des chants, des mains jointes, puis les menottes, les bus, la logistique de l’interpellation. Et tout ça dans un froid qui brûle le visage. Il y a des images qui marquent une époque. Des prêtres menottés, en font partie.
Ce qui me frappe dans tout cela, c’est la rigueur. La retenue. L’obstination à ne pas tomber dans la violence. À rester dans la légalité. À s’interposer avec des corps, des voix, des téléphones, des témoignages. Et c’est précisément cela qui rend l’administration folle. Parce que la violence adore provoquer la violence. Elle adore fabriquer un prétexte. Elle adore pouvoir dire ensuite : “Vous voyez bien.”
Sauf que voilà. À Minneapolis, cette résistance non violente a rencontré des balles.
Deux personnes. Deux Américains. Trente-sept ans tous les deux. Je veux écrire leurs noms ici comme on allume deux bougies : Renee Good et Alex Pretti.
Renee Good a été tuée le 7 janvier. Version fédérale : elle aurait tenté de foncer sur un agent avec sa voiture. Mais des vidéos de témoins existent, et des responsables locaux contestent frontalement cette lecture.
Alex Pretti a été tué le 24 janvier. Là encore, la communication officielle a parlé de danger, d’assaut, de légitime défense. Et là encore, des images contredisent. L’agence Reuters décrit des vidéos vérifiées où l’on voit un homme tenant un téléphone, pas une arme, tenter d’aider des manifestants bousculés, se faire asperger de gaz, être plaqué, puis abattu. Le chef de la police de Minneapolis, lui, a résumé ce que beaucoup ont pensé en regardant : “Les vidéos parlent d’elles-mêmes.”
Je ne suis pas naïf. Je sais qu’il y a une bataille de narrations. Je sais qu’une image ne dit pas tout. Je sais aussi, malheureusement, ce que l’État sait faire quand il veut “gagner” un récit. Mais quand on en est à ce niveau de contradiction, quand l’écart entre la parole officielle et ce que montrent les images devient aussi frontal, on ne parle plus d’interprétation. On parle de déni. Et le déni, ici, sert un objectif simple : rendre acceptable l’inacceptable.
Alors oui. J’écris avec du dégoût. Avec énormément de colère. Avec une sorte de douleur sourde qui monte, parce que je me revois, adolescent, nourri de cette idée absurde et tenace que les démocraties modernes finissent toujours par se corriger. Tout cela était “prévisible” depuis novembre 2024, et c’est peut-être ça, le pire. Le fait d’avoir su. Le fait de l’avoir dit. Le fait de voir, maintenant, les images qui donnent chair à la prédiction.
Je veux qu’on ait une pensée pour ces héros de l’ombre qui choisissent l’action plutôt que la résignation, au péril de leur vie. Je veux qu’on ait une pensée pour ceux qui, par moins vingt degrés, sortent quand même. Pour ceux qui s’interposent avec des sifflets, des pancartes, des gestes de protection, et qui se retrouvent face à des hommes armés.
Je veux qu’on pense à Renee Good et Alex Pretti comme à des Jean Moulin de notre temps. Pas parce que tout est identique. Mais parce que le mécanisme moral, lui, est le même. Un pouvoir qui écrase. Et des gens ordinaires qui décident qu’ils ne baisseront pas les yeux.
Ne baissons pas les yeux.
Notre devoir est de nous informer. De voir. De nommer. De soutenir, à notre échelle, ceux qui résistent avec rigueur et humanité. Et de ne jamais laisser l’horreur s’installer sous la forme la plus dangereuse qu’elle connaisse : l’habitude.
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Sources/Pour aller plus loin :










