L’érosion des contre-pouvoirs
Ce matin, en me levant, j’apprends qu’Israël et les États-Unis ont lancé une opération militaire massive en Iran.
Et presque mécaniquement, je repense à Donald Trump se vantant d’avoir “mis fin” à des guerres ; il parle de huit conflits, revendique l’image du faiseur de paix, suggère qu’un Prix Nobel serait légitime tout en annonçant son propre “Conseil de la paix”. Sauf que la réalité est brutale : les données internationales montrent un niveau de conflits d’État au plus haut depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. La vraie question n’est peut-être pas celle des guerres qu’il dit avoir éteintes, mais de celles qu’il est en train d’attiser.
Avec le temps, j’ai compris que chez Trump, le calendrier est une arme. Les annonces spectaculaires coïncident souvent avec des zones de tension, des fragilités, des dossiers sensibles.
Pourquoi maintenant ? Pourquoi l’Iran aujourd’hui ?
Parce que le contexte intérieur est politiquement tendu. Les sondages nationaux placent la cote d’approbation de Donald Trump autour des 40 %, parfois en dessous selon les enquêtes les plus récentes. Les républicains enregistrent des performances décevantes dans plusieurs scrutins locaux, et la rue s’est remobilisée ces derniers mois autour de mobilisations anti-Trump d’une ampleur rarement vue depuis son retour au pouvoir.
Au même moment, deux dossiers sensibles évoluent à des vitesses très différentes : l’un occupe bruyamment l’espace médiatique, l’autre progresse presque à l’abri des projecteurs.
D’abord, l’affaire Epstein. Des médias américains ont révélé cette semaine que certains documents liés à des allégations visant Donald Trump et concernant une victime mineure n’apparaissent pas dans la base publique mise en ligne par le ministère de la Justice. Des résumés d’entretiens du FBI auraient été retirés ou non publiés.
Ensuite, le rachat en cours de Warner par Paramount/Skydance. Une opération colossale, qui inclut CNN, l’un des médias les plus critiques à l’égard de Trump. Netflix s’est retiré. Paramount avance et en interne, à CNN, l’inquiétude est palpable.
Et je le sais par expérience : quand un front s’ouvre à l’extérieur, l’attention se déplace presque instantanément. Ce qui occupait l’espace hier devient soudain secondaire.
Le timing et les intérêts
L’offensive contre l’Iran est un événement majeur, et ses implications militaires et humaines seront analysées en détail par les spécialistes. Ce que je souhaite souligner néanmoins, ce sont deux éléments particuliers qui donnent une autre lecture de ce calendrier.
On peut discuter de la légitimité stratégique. Mais une chose me semble claire : dans une démocratie, la guerre ne devrait jamais devenir une extension naturelle du pouvoir présidentiel. Et pourtant, depuis longtemps déjà, l’exécutif américain a pris l’habitude d’agir d’abord et de laisser le débat suivre.
Ce qui rend l’épisode actuel encore plus troublant, c’est encore une fois le timing. Des élus, y compris des républicains comme Thomas Massie, plaidaient précisément ces derniers jours pour que le Congrès reprenne la main sur les décisions militaires et encadre plus strictement le pouvoir du président en matière de guerre. La discussion portait sur un vote visant à encadrer davantage ces pouvoirs. Et au moment même où cette question revenait sur la table parlementaire, on entre dans une phase d’opérations militaires d’envergure.
Et puis il y a la question du pourquoi.
Je sais que certains diront : “c’est pour la sécurité, c’est pour le nucléaire, c’est pour la dissuasion.” Dans leurs déclarations publiques, les responsables israéliens évoquent la menace iranienne, le programme balistique et la nécessité de neutraliser ces capacités.
Mais ignorer la dimension stratégique et énergétique serait naïf.
Rappelez-vous l’un des derniers coups de force de Trump : en janvier, les forces américaines ont capturé Nicolás Maduro, le dirigeant vénézuélien, et, dans la foulée, Washington a pris le contrôle des exportations de pétrole du pays. Depuis lors, ces exportations et leurs recettes ne passent plus par des canaux indépendants, mais sont gérées sous supervision américaine, dans le cadre de ce qui est présenté comme un accord énergétique élargi entre Caracas et Washington.
Alors oui, pour l’Iran on peut débattre du mobile principal. Mais ne soyons pas naïfs: le contexte énergétique et les intérêts géopolitiques font partie intégrante du décor stratégique.
Transparence sélective
Je n’ai quasiment jamais parlé du dossier Epstein parce que c’est un labyrinthe. Mais cette semaine, un fait politique et institutionnel mérite d’être posé proprement.
National Public Radio (NPR), a publié une enquête affirmant que le ministère de la Justice a retenu des documents liés à des accusations selon lesquelles Trump aurait abusé sexuellement d’une mineure et qu’il a aussi retiré certains documents de la base publique où les accusations visant Epstein mentionnent également Trump.
De quoi parle-t-on, concrètement ?
Pas d’un “dossier secret” sorti de nulle part. Mais notamment du FBI 302 : des résumés d’entretiens (des notes) qui consignent ce que des personnes ont déclaré aux enquêteurs. NPR explique que le FBI aurait interrogé une accusatrice quatre fois en 2019, et que seul le premier entretien apparaît dans la base publique les autres, ainsi que des notes associées, manqueraient. NPR parle d’environ 53 pages d’entretiens et notes absentes.
Et NPR ajoute un élément important : certains fichiers auraient été retirés puis remis en ligne, tandis que d’autres resteraient indisponibles, dans un contexte plus large de corrections liées à des rédactions (noms de victimes, etc.).
Le ministère de la Justice, lui, dit : “on réexamine, si c’est mal classé et que ça répond aux critères de la loi, on publiera.” Et insiste : rien n’a été “supprimé”, certains documents seraient des doublons, protégés ou liés à des enquêtes en cours. Si le ministère est aussi rigoureux dans son réexamen qu’il l’a été dans la publication initiale, pourtant annoncée comme exhaustive, on est en droit de s’interroger sur la portée réelle de cette promesse.
Il faut être extrêmement clair : même si ces documents renvoient à des allégations jugées crédibles par le FBI, une allégation n’est pas une condamnation, et Trump n’a pour le moment pas été inculpé sur cette base.
Mais il y a deux raisons pour lesquelles cette histoire est majeure.
La première : la victime est mineure (certains articles parlent d’une adolescente de 14 ans). Ce simple fait impose un niveau d’exigence maximal et rend intenable toute légèreté institutionnelle.
La seconde : cette administration s’est vendue comme “la plus transparente”. Et quand une transparence “totale” ressemble à une transparence sélective, on n’est plus dans la communication. On est dans un problème démocratique.
Autrement dit, l’affaire ne s’efface pas. Donald Trump tente depuis des mois de s’en éloigner, mais chaque nouvelle révélation la remet brutalement au centre du débat. Reste à savoir si, dans le tumulte d’un conflit avec l’Iran, ce dossier continuera d’occuper l’attention qu’il mérite.
Qui contrôle le récit ?
Warner Bros. Discovery, c’est gigantesque. Culture mondiale, divertissement de masse. Séries, films, plateformes, imaginaires. C’est un diffuseur de valeurs, pas au sens moraliste, mais au sens sociologique : ce que les jeunes consomment, imitent, internalisent.
Aujourd’hui, Paramount/Skydance est présenté comme le vainqueur de l’enchère après le retrait de Netflix, dans une opération autour de 111 milliards. Dans cette opération, Paramount s’appuie sur Skydance Media, société de production dirigée par David Ellison, fils du milliardaire Larry Ellison, fondateur d’Oracle, un entrepreneur connu pour sa proximité assumée avec Donald Trump et le Parti républicain.
Ces dernières semaines, Donald Trump a reçu à la Maison-Blanche plusieurs acteurs du secteur médiatique alors que la bataille pour Warner se jouait. Officiellement, il ne s’agit que de discussions économiques et réglementaires. Mais dans une Amérique où la régulation dépend de décisions politiques, croire que la Maison-Blanche n’a aucun rôle indirect dans l’issue d’une telle opération serait bien optimiste.
Et à l’intérieur de Warner, il y a CNN.
CNN, ce n’est pas une chaîne parmi d’autres. Fondée en 1980, c’est la première chaîne d’information en continu au monde. Elle a couvert la guerre du Golfe en direct, le 11 septembre, les grandes crises internationales. Depuis plusieurs décennies, elle incarne une forme de journalisme global et central dans le paysage médiatique américain et international. Aux États-Unis, CNN reste l’un des principaux contre-poids éditoriaux à Fox News (si vous ne savez pas ce qu’est Fox News, voir mon post sur le sujet) et c’est l’une des rares grandes chaînes nationales à avoir maintenu une ligne critique constante face à Trump depuis 2016. C’est précisément pour cela qu’elle cristallise autant d’hostilité de sa part.
Selon Associated Press (réseau mondial d’information), l’inquiétude est réelle en interne : le patron Mark Thompson a dû écrire aux équipes pour apaiser les tensions au moment où le changement de propriétaire se précise.
Aux États-Unis, l’immense majorité des grands médias sont des groupes privés. Qui dit privé dit détenu par des actionnaires. Qui dit actionnaires dit rachetable. Et qui dit rachetable dit dépendant de ceux qui ont les moyens d’acheter.
Quand des milliardaires fortement marqués idéologiquement prennent le contrôle de conglomérats médiatiques, l’information ne disparaît pas du jour au lendemain. Elle ne bascule pas brutalement. Elle se déplace, lentement.
C’est précisément ce que je redoute : non pas un coup de téléphone explicite ou une censure frontale, mais un changement d’équilibre. Lorsque le groupe change de mains, les repères internes se réajustent. Ce qui semblait central devient secondaire. Ce qui paraissait légitime devient discutable. Les lignes éditoriales se font plus prudentes. Les budgets d’enquête se resserrent. Certaines priorités glissent presque imperceptiblement. Mais, progressivement, un média peut devenir plus fragile, non parce qu’on lui dicte ce qu’il doit écrire, mais parce que le cadre dans lequel il évolue crée une pression constante. Et ce type de transformation, on ne le perçoit pas toujours au moment où il s’opère. On le constate après coup.
Ce que j’en pense
Je vois un exécutif capable d’engager des opérations militaires majeures alors même que le débat parlementaire sur ses pouvoirs revient sur la table.
Je vois une administration qui promet la transparence, mais dont la publication des dossiers Epstein est contestée jusque dans sa complétude, au point que le ministère de la Justice doit promettre un “réexamen”, tandis que des médias comme NPR évoquent des documents retirés concernant des allégations visant le président et une victime mineure.
Je vois un paysage médiatique toujours plus concentré, au point que CNN elle-même s’interroge en interne sur les conséquences d’un changement de propriétaire.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut être discuté. Pris ensemble, ils racontent autre chose : un affaiblissement progressif des contre-pouvoirs. Et c’est précisément pour cela que le rôle des médias publics me paraît essentielle.
Nous aimons penser que ce qui se joue aux États-Unis relève d’un excès lointain. Pourtant, le 8 mars prochain, en Suisse, nous votons sur le financement et le rôle de notre propre service public.
La SSR n’est pas parfaite. Elle peut être critiquée, améliorée, réformée. Mais elle repose sur une logique différente : elle ne dépend pas d’un actionnaire privé, ne peut pas être rachetée par un milliardaire et n’a pas à s’aligner sur les intérêts d’un propriétaire idéologiquement engagé.
Dans un monde où l’information se concentre entre quelques mains, cette différence n’est pas anodine.
La question n’est donc pas de savoir si la SSR est parfaite.La question est de savoir si nous voulons que l’information reste un contre-pouvoir ou qu’elle devienne un produit parmi d’autres. Et moi, je sais de quel côté je me tiendrai.
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Sources/Pour aller plus loin :



