L'effondrement par lassitude

L'effondrement par lassitude
Crédit : Christian Ferrer, Breaking waves on the “Épi Dellon” breakwater, Sète (Hérault, France), 2017. Wikimedia Commons — licence CC BY 4.0.

Il y a des époques où l’Histoire ne bascule pas d’un seul coup, mais s’enlise. On s’habitue. On se dit "ça passera", "ils s’assagiront", "les contre-pouvoirs veillent". Puis un matin, on découvre qu’on a reculé pas à pas, par lassitude plus que par conviction.

Ce mécanisme a un nom : l’effondrement par lassitude. On se sent impuissant, on se met en retrait, et la place laissée vide est occupée par ceux qui promettent des solutions "clés en main". C’est cette pente douce que je veux décrire, pour mieux aider à la remonter.

Le mécanisme : quand la fatigue fait le jeu des extrêmes

Il ne commence pas par un fracas. Plutôt par une pluie fine. C’est d’abord la fatigue : l’actualité s’abat comme une houle sans marée, les polémiques se succèdent, et l’on baisse un peu la tête pour traverser. Puis vient la résignation, cette petite phrase qu’on se répète à voix basse "de toute façon, on y passera bien un jour", comme on accepte une grippe saisonnière. Enfin, on s’en remet aux digues : la presse veillera, la justice tranchera, le Parlement tiendra bon. On se rassure, on diffère, on attend. Et c’est là que la pente glisse : à force d’attendre, on concède du terrain ; à force de croire aux garde-fous, on oublie qu’ils tiennent parce qu’on les soutient. Alors le récit contraire s’installe, tranquille, et travaille nos habitudes de l’intérieur. Rien d’explosif : seulement la lenteur obstinée d’un renoncement.

Hier : Weimar, la normalisation comme anesthésie

Ce ne fut pas seulement la fatigue : ce fut une mécanique. Une république à bout de souffle, des scrutins qui s’enchaînent, des chanceliers qui se succèdent et, pendant ce temps, un mouvement qui occupe le terrain. Dans les faubourgs frappés par la crise, on distribue des bols de soupe et des promesses d’ordre ; dans les rues, des cortèges réglés au cordeau donnent l’illusion d’une force qui protège ; dans les salons, des notables conservateurs - industriels, éditorialistes, stratèges de parti - se persuadent qu’ils pourront se servir d’Hitler pour mater la gauche, puis le réduire à un rôle d’appoint, tenu en laisse par les institutions. La gauche, elle, se déchire, l’une de ses branches préférant dénoncer le "moindre mal" plutôt que de consentir à des alliances imparfaites ; les conservateurs misent sur un chef supposé stabiliser l’ordre avant d’être, plus tard, renvoyé à sa place. C’est ainsi que l’exception s’installe dans l’habitude : à force de calculs tactiques et d’aveuglements sincères, on laisse la porte entrouverte. Et, une nuit de janvier 1933, elle s’ouvre tout à fait. 

Aujourd’hui : États-Unis — la mise au pas en accéléré

Sans analogies hâtives, on peut décrire une méthode : d’abord accélérer la machine administrative, puis resserrer l’étau sur les contre-pouvoirs. Ainsi, l’exécutif a voulu étendre les expulsions expedited removal bien au-delà de la frontière, pour renvoyer des personnes présentes depuis des mois, parfois des années, sans passage devant un juge. Vendredi 30 août, la juge fédérale Jia Cobb a stoppé net cette extension au nom du due process. L’administration a déjà annoncé qu’elle fera appel, avec la perspective d’une Cour suprême à majorité conservatrice (6 - 3) susceptible d’être saisie en urgence. Et pourtant, c’est une bonne nouvelle rare : un simple retour au droit ordinaire redevient événement. Quand l’intolérable s’est déguisé en routine, la normalité mérite d’être saluée ; elle prouve que le fil n’est pas rompu.

Au ministère de la Justice, une cellule interne baptisée Weaponization Working Group a entrepris d’examiner ceux qui ont poursuivi Donald Trump, officiellement pour "corriger des abus passés" et "rétablir la crédibilité" de l’institution. Elle vise désormais Jack Smith, le procureur indépendant chargé des enquêtes sur la tentative d’annulation de l’élection de 2020 (6 janvier 2021) et sur la rétention de documents classifiés à Mar-a-Lago, la résidence floridienne de Trump. Jack Smith fait, en parallèle, l’objet d’une enquête de l’Office of Special Counsel (OSC). Autrement dit : les magistrats qui ont instruit les affaires Trump se retrouvent, à leur tour, instruits.

À cela s’ajoute la discipline par le haut : le directeur de la Defense Intelligence Agency, le lieutenant-général Jeffrey Kruse, a été congédié après qu’une évaluation préliminaire de son agence a contredit l’affirmation présidentielle d’un "succès total" des frappes contre l’Iran. D’autres têtes sont tombées dans la communauté du renseignement ces derniers mois, signe d’une impatience face à l’expertise quand elle dérange le récit officiel.

Même les statistiques publiques ne sont pas à l’abri : la cheffe du Bureau of Labor Statistics, Erika McEntarfer, a été limogée après des chiffres d’emploi jugés "défavorables", avant d’être promise à un remplacement plus "aligné". Les économistes y voient un coup porté à la confiance dans les données qui fondent le débat démocratique.

Pris ensemble, ces gestes composent une musique reconnaissable : aller plus vite que l’attention, déplacer la norme, faire douter les garde-fous et, surtout, faire taire les messagers. On s’y habitue d’autant mieux que rien, sur le moment, ne fait grand bruit. Et c’est précisément ainsi qu’une démocratie perd, millimètre après millimètre, la place où l’on peut encore discuter, vérifier, contredire. 

Aujourd’hui (2) : Europe et France — la pente douce de l’abstention

En Europe, les scores élevés des droites radicales aux européennes 2024 ont précipité des crises nationales. En France, la dissolution surprise a débouché sur une Assemblée fragmentée où le "front républicain" a encore tenu, mais à quel prix d’épuisement civique ? Depuis, le pays demeure en tension politique, ballotté entre votes de défiance, budgets introuvables et appels récurrents à "rejouer le match".  

Dans ces contextes, le refrain revient : "qu’ils gouvernent, qu’on en finisse". C’est le cœur de l’effondrement par lassitude : renoncer à la vigilance en pariant sur le réel "ils se révéleront incompétents, cela sautera aux yeux", et sur des garde-fous qu’on fragilise précisément lorsqu’on s’abstient.

Ce que j’en pense :
Pourquoi il ne faut pas « abandonner »
 

Abandonner, ce n’est pas la neutralité : c’est choisir à qui l’on délègue notre pouvoir. Le pasteur Martin Niemöller l’a formulé après la catastrophe : le silence devant les premières atteintes pave la route des suivantes jusqu’à ce qu’il n’y ait plus personne pour parler pour nous. L’esprit de ce texte est un rappel : nous sommes reliés. L’injustice que je tolère "parce qu’elle ne me vise pas" travaille déjà, en sourdine, contre le monde où je voudrais vivre.  

Et puis, soyons lucides : les contre-pouvoirs ne sont pas automatiques. Ils vivent des gestes de millions de personnes qui s’informent, s’engagent, votent, parfois pour faire barrage, faute d’idéal disponible, soutiennent une presse exigeante, défendent des magistrats sous pression, protègent des minorités ciblées.

Oui, le meilleur n’est pas toujours à l’affiche. Mais le pire, lui, n’attend pas. Tant qu’il en est temps, choisissons le moins pire qui protège, pour garder l’espace où faire grandir le meilleur qui manque.

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Sources/Pour aller plus loin :

Hier : Weimar, la normalisation comme anesthésie

Propaganda and the Nazi rise to power – The Holocaust Explained: Designed for schools

Un livre que je vous recommande chaudement :
Daniel Schneidermann, Berlin, 1933. La presse internationale face à Hitler, Paris, Seuil, 2018 ; éd. poche : Points, 2020.

Actualités/Essais/Documents
Berlin, 1933, Daniel Schneidermann : Quand Hitler arrive au pouvoir en janvier 1933, ils sont quelque 200 journalistes occidentaux en poste à Berlin

La citation de Niemöller (« First they came… »)

Martin Niemöller : «Quand ils sont venus chercher...» | Encyclopédie multimédia de la Shoah
« Quand ils sont venus chercher les socialistes, je n’ai rien dit […] » Découvrez l’origine des célèbres paroles du pasteur Martin Niemöller prononcées après la guerre et l’héritage qu’elles nous ont laissé.

Aujourd’hui : États-Unis — la mise au pas en accéléré

·       Décision bloquant l’extension de l’« expedited removal » au nom du due process

https://www.reuters.com/world/us/us-judge-halts-trump-effort-expand-fast-track-deportations-2025-08-30

·       Contexte de l’extension décidée en janvier 2025 (avis au Federal Register DOJ/EOIR  et fiche d’ONG sur le mécanisme

https://www.justice.gov/eoir/federal-register-notices-2025

https://maketheroadny.org/wp-content/uploads/2025/01/Expedited-Removal-Jan-2025-ENGLISH.pdf

·      Department of Justice : « Weaponization Working Group » et Jack Smith

https://www.justice.gov/ag/media/1388506/dl

Inquiry into former Trump prosecutor Jack Smith is based on ‘imaginary’ premise, lawyers say
A watchdog investigation into former special counsel Jack Smith over his prosecutions of President Donald Trump is based on an “imaginary and unfounded” premise.

·      Révocation du directeur de la DIA Jeffrey Kruse 

Hegseth fires general whose agency’s intel assessment of damage from Iran strikes angered Trump
Defense Secretary Pete Hegseth has fired a general whose agency’s initial intelligence assessment of U.S. damage to Iran nuclear sites angered President Donald Trump.

·      Limogeage d’Erika McEntarfer, réactions et inquiétudes sur la crédibilité des données 

https://www.washingtonpost.com/business/2025/08/29/trump-pick-bureau-labor-statistics-antoni/

https://www.reuters.com/business/data-credibility-fears-fueled-after-trump-orders-firing-labor-official-2025-08-01/

Aujourd’hui : Europe & France — la pente douce de l’abstention Stratégie et réalité du « front républicain »

·      Stratégie et réalité du « front républicain »

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Grâce aux désistements qui ont réduit le nombre de triangulaires de 306 à 89, l’extrême droite termine très loin de la majorité absolue. Le Nouveau Front populaire devient le premier bloc de l’Assemblée, suivi de près par le camp présidentiel.

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