Le Project 2025 et le grand mensonge
Depuis plusieurs jours, l’Amérique tourne au ralenti. Le gouvernement est paralysé, les administrations ferment, les salaires ne tombent plus. On parle d’un “shutdown”, un mot qui sonne presque banal tant il est devenu familier. Pourtant, derrière cette crise apparente, se joue quelque chose de bien plus profond. Pour le comprendre, je vous propose de revenir un peu plus d’un an en arrière, au cœur de la dernière campagne présidentielle. Kamala Harris prit quelques minutes pour alerter les électeurs et, au-delà, le monde entier, sur un danger passé presque inaperçu : le Project 2025, un document-programme de plus de mille pages élaboré par un réseau d’organisations ultraconservatrices à Washington. Elle demandait qu’on lise le document, y décrivant ce qu’un second mandat signifierait pour l’Amérique, puis soulignait qu’il contient plus de trois cents références à Donald Trump.
Ce dernier niait alors tout lien avec le projet. « Je n’en ai jamais entendu parler », disait-il, face caméra, avec son aplomb habituel.
Kamala Harris tenta à plusieurs reprises de remettre le sujet sur la table. Beaucoup d’Américains s’en inquiétaient, et les sondages publiés alors en donnaient une image très défavorable. Mais la plupart des plateaux n’ont pas laissé le temps à Harris d’entrer dans le fond et se sont bornés à rappeler la dénégation de Trump.
Un an plus tard, le document est devenu une feuille de route.
Le plan et ses effets
Le Project 2025, conçu par la très conservatrice Heritage Foundation et coordonné par Russ Vought, ancien directeur du budget sous Trump, n’est pas un texte abstrait. C’est un mode d’emploi pour remodeler l’État, concentrer le pouvoir exécutif et imposer une ligne idéologique à toutes les strates de l’administration. On y lit la volonté de remplacer les fonctionnaires de carrière par des fidèles, de placer la justice sous l’emprise directe de la Maison-Blanche, de démanteler des pans entiers de la régulation environnementale, de mettre au pas les médias publics, de réécrire les programmes scolaires, de restreindre les droits des femmes et des minorités, et de réduire l’aide internationale.
Plusieurs mesures listées dans le document ont déjà trouvé leur traduction dans la réalité administrative et budgétaire. Du côté des médias publics, NPR, le réseau national de radio publique, et PBS, la télévision publique, subissent des coupes qui frappent d’abord les stations locales. Moins de moyens, moins d’enquêtes, des grilles allégées dans des États entiers. Au-delà des coupes, la mission est claire : réduire la portée de l’information publique.
Sur le terrain fiscal, l’IRS, l’agence fédérale chargée de la collecte des impôts, voit son renforcement amoindri. La grande loi climatique et sociale de 2022 devait lui donner les moyens de poursuivre la fraude au sommet et d’améliorer le service. Le choix inverse a été fait : freiner l’outil qui contrôle les plus hauts revenus et accepter en retour un service plus lent pour tout le monde. Résultat : moins de capacité pour enquêter sur les montages les plus complexes, plus d’attente pour les contribuables ordinaires.
Dans le domaine de la santé, des crédits sont retirés de la prévention et de la santé reproductive pour être orientés vers d’autres priorités plus idéologiques. L’effet recherché est de réduire l’accès à la contraception, à l’IVG et aux programmes d’éducation sexuelle construits sur des données scientifiques, non sur des convictions idéologiques. Et dans la recherche, la logique est la même : les coupes se traduisent par des essais cliniques qui démarrent plus tard, ou s’arrêtent net, y compris en cancérologie et dans les maladies auto-immunes.
À l’international, des aides au développement sont gelées ou annulées, des contrats suspendus au sein de l’USAID, l’agence américaine pour le développement international, et des ONG préviennent que cela se traduit immédiatement par moins d’accès aux soins et à l’éducation dans des zones déjà fragiles.
Enfin, des projets d’extraction minière contestés obtiennent le feu vert malgré l’opposition d’élus locaux et de communautés, avec des évaluations environnementales raccourcies. L’idée est d’accélérer l’exploitation en limitant les contre-pouvoirs : moins de temps pour examiner les risques sur l’eau, les terres tribales et la biodiversité, plus de facilités pour les opérateurs, et des dégâts potentiels que l’on découvrira trop tard.
Pris ensemble, ces gestes dessinent l’esprit du texte et s’alignent sur ce qui est écrit noir sur blanc dans le Project 2025. Si vous souhaitez en mesurer l’avancement, le site project2025.observer recense, agence par agence, ce qui est déjà en place et ce qui est en cours. À la date de publication de ce post, l’avancement global affiche 48 %, alors que Trump est à la Maison-Blanche depuis « seulement » dix mois !
Fin du déni, début de l’accélération
Dans le même temps, Trump ne prend même plus la peine de se dissocier de tout cela. Ces derniers jours, il a mis en avant ses liens avec Russ Vought et a validé l’architecture intellectuelle du projet. Rappelez-vous, c’est précisément ce qu’il niait pendant la campagne. Plusieurs médias américains ont relevé ce virage alors que le « shutdown » se prolonge.
D’ailleurs, le shutdown actuel n’est pas une coïncidence. Ce blocage du gouvernement fédéral n’est pas simplement une impasse budgétaire, c’est une manœuvre politique avouée. En paralysant l’administration, Trump et ses alliés cherchent à affaiblir les contre-pouvoirs, à discréditer l’État et à accélérer la mise au pas de tout ce qui résiste encore à leur projet. C’est exactement ce que prévoit le Project 2025 : rendre l’État inopérant pour pouvoir ensuite le « réformer » de fond en comble.
Ce que j’en pense
Parmi tout ce qui se joue, une chose me heurte plus que tout. Ce n’est pas seulement le contenu du Project 2025, même s’il glace le sang. C’est le mensonge décomplexé. Il y a un an, Trump jurait qu’il n’avait rien à voir avec tout cela. La semaine dernière, il affichait sans détour ses liens avec la Heritage Foundation, avec Russ Vought et avec le Project 2025. Sans gêne. Sans mémoire.
Et je reste en colère devant le rôle de certains médias. En campagne, il aurait suffi d’un peu de courage pour relier les points, pour confronter les faits plutôt que de se retrancher derrière une neutralité d’apparat. On a préféré couper court, « équilibrer » les plateaux, renvoyer dos à dos, et laisser s’éteindre un sujet qui méritait d’être creusé.
L’histoire montre rarement les dangers à temps. Ils se glissent dans les interstices de l’indifférence, dans ces silences qu’on croit prudents. Et quand on se réveille, il est souvent trop tard.
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Sources/Pour aller plus loin :

Kamala Harris citant les liens de Trump avec le Project 2025, et étant interrompue par la journaliste - Vers 4'45


