La fabrique d’une vérité

La fabrique d’une vérité
Mustafa Alabri / Unsplash

On peut lire un pays par son économie, ses élections ou ses colères. Mais l’Amérique d’aujourd’hui se comprend surtout par le prisme de ses médias. Là, Fox News occupe un rôle central : non pas un média parmi d’autres, mais un acteur politique qui choisit l’angle, écrit le script et installe un récit. C’est cette fabrique que je raconte ici : d’où elle vient, comment elle opère, et pourquoi elle pèse sur la démocratie américaine.

Aux origines et au pouvoir de Fox News

Fox News naît en 1996, fondée par Rupert Murdoch, milliardaire de la presse, et Roger Ailes, stratège républicain. Leur objectif n’était pas tant d’informer que de corriger ce qu’ils percevaient comme un « biais libéral » des médias traditionnels. Ils l’ont habillé d’un slogan qui disait l’inverse : « Fair and Balanced / Juste et impartial ». Plus qu’une promesse, c’était un outil marketing.

Derrière Fox, il y a Murdoch et des soutiens milliardaires conservateurs. La chaîne appartient à son groupe et vit de deux sources de revenus : la publicité et l’argent versé par les opérateurs du câble pour la diffuser dans leurs abonnements ; de quoi assurer une rentabilité hors norme. Côté audience, Fox News domine le prime time américain, devant CNN et MSNBC, avec un public plus âgé, moins diplômé, majoritairement conservateur.

La fabrique de l’information

Fox ne se contente pas de choisir des sujets : elle les recompose. D’abord, l’angle : sécurité, menace, transgression. Ensuite, le script : des mots qui orientent (crise, chaos, invasion), des guillemets pour déprécier les « experts », et des formulations au passif qui insinuent tout en cachant qui l’affirme. L’écran, lui, cadre le regard. Les chyrons/bandeaux, ces lignes qui défilent, résument, incitent, orientent, y compris pour ceux qui ne font que jeter un œil dans un bar, une gare ou un aéroport ; dans ces contextes, le texte fait l’actualité à lui seul. Une analyse de The Pudding, un site qui explique des sujets avec des chiffres et des graphiques interactifs, montre que, sur une même période, les bandeaux de Fox sont nettement plus émotionnels et partisans que ceux de CNN ou MSNBC ; au fil des années, le langage lui-même diverge entre chaînes au point de fabriquer deux univers sémantiques distincts, comme l’a montré une étude de 2023 basée sur plus de deux millions de transcriptions de CNN et Fox. À cela s’ajoute un brouillage volontaire entre journal et débat : on glisse sans couture du reportage à l’opinion, avec un choix des invités qui met en scène un contradicteur isolé face à plusieurs voix maison. L’équilibre est affiché, le résultat est joué. Le tout fonctionne par saturation : la répétition ancre l’idée, la boucle fait preuve. À force de répétition, le mot finit par remplacer le fait. Concrètement, « manifestations » devient « émeutes », « politique migratoire » devient « crise à la frontière » ; ce ne sont pas des nuances, ce sont des mondes. Pourquoi ça marche ? Parce que l’émotion précède l’information : notre cerveau aime les récits nets, et, une fois l’angle posé, l’info s’aligne.

L’effet politique de Fox

Les études convergent : quand Fox News arrive sur un marché local, le vote républicain augmente. Les estimations varient, mais l’effet de court terme mesuré est de l’ordre du demi-point de pourcentage du vote républicain (et parfois plus), ce qui suffit à faire basculer des scrutins serrés. Autrement dit, Fox n’est pas seulement le miroir de ses téléspectateurs : c’est un moteur idéologique.

Une expérience menée par l’Université de Yale en 2022 le montre de façon saisissante : des habitués de Fox, payés pour regarder CNN six heures par semaine pendant un mois, changent d’avis sur des sujets clés (Covid, vote par correspondance, le mouvement Black Lives Matter). Un mois d’exposition à d’autres faits et d’autres angles suffit à infléchir leurs perceptions… et, une fois revenus à Fox, leurs opinions se referment. Le média que l’on suit façonne ce que l’on croit, et ce que l’on croit oriente ce que l’on vote.

Trump et la guerre aux médias

Donald Trump et son clan ont bien compris cette mécanique et l’exploitent jusqu’à l’obsession. Fox News sert de chambre d’écho, machine de cadrage et de propagande, et Trump part désormais en guerre contre ceux qui le critiquent. En 2024, un rapport recensait déjà plus de cent attaques verbales en six semaines contre la presse, avec les journalistes traités « d’ennemis du peuple ». En 2025, il passe à l’offensive judiciaire : 15 milliards de dollars réclamés au New York Times (plainte tout juste jugée irrecevable) et 10 milliards contre le Wall Street Journal (WSJ) et son propriétaire Rupert Murdoch (!) après un article évoquant l’affaire Epstein. Rappelez-vous, Murdoch est le fondateur de Fox, longtemps alliée de Trump, mais le WSJ, dont la rédaction garde son indépendance, publie des enquêtes qui lui déplaisent. La rupture est consommée.

La pression a des effets : CBS, grande chaîne de télévision, annonce la suppression du Late Show (un talk-show de fin de soirée animé par l’humoriste et intervieweur Stephen Colbert), officiellement pour raisons financières ; et Jimmy Kimmel, autre animateur vedette de talk-show, est pris pour cible cette semaine, avec l’appui du président de la FCC (l’autorité fédérale qui encadre les médias et les télécoms), Brendan Carr. Proche de Donald Trump, il s’était longtemps présenté comme un défenseur acharné de la liberté d’expression. Aujourd’hui, il cautionne une censure implicite. Ailleurs, Terry Moran, journaliste politique à ABC News, est suspendu puis écarté pour un tweet critique ; Gabrielle Cuccia, reporter de la chaîne ultra-conservatrice One America News Network, est licenciée pour avoir mis en cause un ministre ; un reporter de l’Associated Press se voit barrer l’accès pour avoir refusé un vocabulaire imposé ; Voice of America est raboté par décret. La démocratie ne s’effondre pas d’un coup : elle s’éteint par une série de silences imposés.

Conclusion – Ce que j’en pense

La démocratie repose sur une presse libre, pluraliste, exigeante. Le risque, c’est qu’à force de céder aux logiques d’audience, l’information se plie à l’argent, au pouvoir, à l’idéologie, et que les récits remplacent les faits.

On le voit avec Fox News et ses “petits” ailleurs, dont CNews en France : mêmes recettes, mêmes effets : sélection des sujets, cadrage anxiogène, brouillage entre info et opinion, répétition jusqu’à l’adhésion.

Notre réponse doit être concrète : soutenir les médias d’intérêt public, s’abonner quand on peut, financer l’enquête, enseigner l’esprit critique, demander la transparence des financements et des algorithmes. Des rédactions capables de résister ; des citoyens prêts à diversifier leurs sources. Car si chacun finit par vivre dans sa propre version du réel, alors sans réel partagé il n’y a plus de débat, seulement des camps. D’où la nécessité de médias de qualité pour nous éclairer, pas nous flatter.

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Sources / Pour aller plus loin

Etudes et recherches académiques citées dans ce post :

  • The Pudding (2018) : The Differences in How CNN, MSNBC, and FOX Cover … Chyrons. Une analyse visuelle des bandeaux (chyrons) et de leur contenu émotionnel/partisan.
    https://pudding.cool/2018/08/chyrons/
  • Semantic Polarization in Broadcast Media Language Forecasts Polarization on Social Media Discourse (2023). Étude linguistique basée sur plus de 2 millions de transcriptions de Fox et CNN, montrant la divergence sémantique.
    https://arxiv.org/abs/2301.10954
  • Broockman, D., & Kalla, J. (2022). “The Fox News Effect” (Yale University) : expérience où des spectateurs habitués de Fox ont été payés pour regarder CNN six heures/semaine, entraînant un changement mesurable de leurs opinions.
    https://news.yale.edu/2022/04/04/experiment-shows-fox-news-viewers-changing-minds

Articles de presse et actualité :

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