La démocratie à la carte

La démocratie à la carte
Architect of the Capitol — Domaine public (US Gov), via Wikimedia Commons.

Depuis des mois, les mêmes phrases reviennent, comme une berceuse rassurante : que les Américains finiront par se réveiller, que la marée tournera, que l’opposition se lèvera d’elle-même, et j’y serais volontiers sensible. Mais croire n’est pas une stratégie ; et la stratégie, elle, se joue ailleurs : dans la fabrique des règles, longtemps avant que le bulletin ne touche l’urne.

Le décor politique, aujourd’hui

À Washington, les Républicains dirigent le Sénat (53 - 47) et la Chambre des représentants (219 sièges contre 212, 4 sièges sont vacants). La Cour suprême, elle, conserve un rapport de force à 6 - 3 pour le bloc nommé par des présidents républicains. Pour rappel, lors de son premier mandat, Donald Trump a nommé Neil Gorsuch en 2017, Brett Kavanaugh en 2018 à la place du juge pivot Anthony Kennedy et Amy Coney Barrett en 2020, juge très conservatrice, en remplacement de Ruth Bader Ginsburg, figure progressiste féministe. 

Le Sénat (100 membres, 2 élus par État) confirme ministres et juges, ratifie les traités ; un tiers de ses sièges est renouvelé tous les deux ans.
La Chambre (435 membres dont les sièges sont répartis entre les États au prorata de la population avec au moins un siège par État), quant à elle fixe l’ordre du jour et tient les cordons de la bourse : toute loi fiscale doit d’abord y être déposée. Tous ses sièges sont remis en jeu à chaque élection générale. 

Prochain grand rendez-vous : les midterms (élections de mi-mandat) du 3 novembre 2026. Tous les 435 sièges de la Chambre y seront renouvelés, ainsi que 35 sièges au Sénat, sans compter des gouverneurs et une myriade de mandats locaux. L’enjeu est simple : qui mènera la danse législative jusqu’en 2028

Tracer pour gagner des sièges

Aux États-Unis, la carte électorale relève d’abord des États : le plus souvent, la législature trace et le gouverneur signe ; ailleurs, une commission indépendante s’en charge. On parle ici des élus de la Chambre des représentants : dans chaque État, une carte de circonscriptions détermine qui vote avec qui, et ces cartes sont normalement revues tous les dix ans après le recensement. Dans ce cadre, à la demande insistante de Donald Trump, le Texas vient de redessiner sa carte en milieu de décennie pour viser jusqu’à +5 sièges républicains dès 2026, en morcelant Austin, Houston et Dallas, et en reliant des quartiers urbains à de vastes zones rurales. Cette pratique a un nom : le gerrymandering, procédé partisan qui transforme des voix en sièges par le tracé des lignes, via le packing (entasser l’opposition) et le cracking (la disperser). Le Missouri suit (objectif 7 - 1), et d’autres législatures préparent des cartes mi-décennie, encouragées par Trump et J. D. Vance. Objectif : verrouiller une majorité à la Chambre avant le jour du vote.

La riposte californienne

En Californie, le gouverneur démocrate Gavin Newsom, devenu l’une des figures de proue de l’opposition à Donald Trump, propose une carte « miroir » pour neutraliser l’avantage texan (jusqu’à +5 sièges pour les démocrates). À la différence du Texas, il ne l’impose pas : il la soumet aux électeurs lors d’un scrutin spécial, en suspendant provisoirement la carte issue de la commission indépendante. Geste de nécessité plus que de goût, dit-il, afin de « jouer à armes égales ». La campagne s’organise des deux côtés ; les Californiens trancheront en novembre. La campagne s’organise des deux côtés ; les Californiens trancheront en novembre. Les premiers sondages donnent un léger avantage au « oui », mais l’essentiel est ailleurs : garantir un scrutin libre et équitable, à l’abri de toute pression de l’administration Trump, d’agences fédérales ou d’éventuels déploiements de la Garde nationale.

Ce qui me révolte, c’est l’assurance tranquille avec laquelle on déplace les poteaux du terrain. On se répète que « les Américains se réveilleront ». Encore faudrait-il qu’on leur en laisse l’occasion : ces manœuvres visent précisément à l’empêcher. C’est là le danger : un recul difficilement réversible. On appelle cela stratégie ; j’y vois un détour de la volonté populaire. Tracer aujourd’hui pour verrouiller demain, intimider pour faire taire : ce n’est pas la promesse américaine, c’est sa mise sous cloche. De loin, on pourrait dire : « ce n’est pas notre affaire ». Mauvaise idée : les mauvaises pratiques voyagent vite. Défendons des règles qui ne changent pas au gré des majorités, refusons l’intimidation autour des urnes, et rappelons qu’une majorité se gagne devant les électeurs, pas au compas.

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Sources / Pour aller plus loin

Texas (redécoupage mi-décennie, objectif +5) : https://www.texastribune.org/2025/07/30/texas-redistricting-congressional-maps-house-republicans

Missouri (objectif 7 - 1) :
https://apnews.com/article/redistricting-gerrymander-missouri-trump-626f4e64b5686c0dd22112bb8a9d641f

Californie (riposte “miroir”, vote des électeurs 4 nov. 2025) :
https://www.gov.ca.gov/2025/08/14/governor-newsom-launches-statewide-response-to-trump-rigging-texas-elections

Sondages initiaux :
https://www.latimes.com/california/story/2025-08-22/la-times-berkeley-poll-on-redistricting

Pour aller plus loin

Le gerrymandering en détail :
https://www.brennancenter.org/our-work/research-reports/gerrymandering-explained

La conférence de presse de Gavin Newsom :
https://www.youtube.com/watch?v=gBKq4sziUbA

Un article tiré du Guardian sur l’arrêt de 2019 qui a ouvert la voie au redécoupage partisan :
https://www.theguardian.com/commentisfree/2025/aug/06/supreme-court-texas-redistricting-gerrymandering

Un schéma qui aide à comprendre le mécanisme du gerrymandering :

Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File%3AGerrymandering_-_représentation_visuelle.svg



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