ICE, anatomie d’une dérive

ICE, anatomie d’une dérive
U.S. Immigration and Customs Enforcement (ICE) / Domaine public

ICE, du 11-Septembre à aujourd’hui 

Après le 11 septembre 2001, les États-Unis ont rebâti en urgence leur sécurité intérieure. Un nouveau ministère est né, le Department of Homeland Security, le Département de la Sécurité Intérieure, des services ont été regroupés, et tout ce qui touchait aux frontières, aux visas, au contrôle des entrées a pris une importance inédite. C’est là que, en 2003, apparaît ICE : Immigration and Customs Enforcement, le Service de l’immigration et des douanes. Sur le papier : lutter contre les menaces, démanteler des trafics, procéder aux expulsions décidées par la justice. Vingt ans plus tard, l’acronyme ne dit plus la même chose. À force d’élargissements et de réformes, ce qui devait sécuriser la frontière s’est déplacé vers l’intérieur : une force qui traque, arrête, détient et expulse, et qui produit surtout un effet : la peur. On n’est plus seulement face à une administration : on assiste à un dispositif qui se montre et s’impose, au service d’un récit politique.

De la bureaucratie à la milice présidentielle

Vous en avez peut-être entendu parler au début de l’été : le Big Beautiful Bill, officiellement One Big Beautiful Bill Act, promulgué le 4 juillet 2025, pièce maîtresse du programme présidentiel. D’un côté, des baisses d’impôts qui favorisent surtout les hauts revenus et les grandes entreprises ; de l’autre, des crédits exceptionnels destinés à l’immigration, de l’arrestation à l’expulsion, qui doivent renforcer tout l’appareil sécuritaire. Le vote a été serré de bout en bout, à la Chambre comme au Sénat. Les majorités se sont jouées à quelques voix, avec un dénouement au Sénat arraché par la voix du vice-président J.D. Vance. Quelques élus républicains freinaient, inquiets du coût, des coupes dans les aides et de l’effet à l’étranger. Trump et Mike Johnson, le Speaker de la Chambre, ont déployé tout l’arsenal de la pression : coups de fil, rappels à l’ordre, consignes publiques. Le texte est alors passé, de justesse.

Le basculement ne s’est donc pas fait d’un coup. Il a suivi une pente. Un budget ordinaire au départ, des tâches élargies, des détentions prolongées, jusqu’à ce que le Big Beautiful Bill fasse entrer ICE dans une autre dimension budgétaire. Aujourd’hui, ICE est dotée de plus de 20 milliards de dollars par an, avec une trajectoire qui pourrait dépasser les 30 milliards, tous budgets confondus. Pour donner corps à cette somme : c’est l’ordre de grandeur du budget de défense d’Israël, pour une armée nationale, pas pour une agence de l’immigration.

À la tête de tout cela, Kristi Noem, nommée secrétaire à la Sécurité intérieure. Elle répète qu’elle « réalise la promesse du président ». Comme tout membre du cabinet, elle a prêté serment de défendre la Constitution des États-Unis, mais ses prises de parole, ses choix politiques, la manière dont elle a porté ce texte laissent paraître une loyauté surtout tournée vers celui qui l’a nommée : le président Trump. Je reviendrai dans un prochain post sur Kristi Noem, car il y a de la matière.

Les raids comme pédagogie de la peur

Le texte ne reste pas théorique : il s’incarne sur le terrain. Raids dans les usines, descentes dans les quartiers, contrôles au faciès rétablis à Los Angeles : la méthode est réglée. On produit des images spectaculaires, on installe la peur, on affirme l’autorité. Les communiqués officiels parlent de « criminels expulsés » ; la réalité est plus crue.

Aux abords de Los Angeles, des agents postés sur le parking d’un Home Depot, grande surface de bricolage, cueillent les journaliers qui viennent y chercher un emploi. Ils sont arrêtés sur place, parfois pour le simple fait de parler espagnol ou d’avoir l’air « étranger ». À Monrovia, non loin de là, un homme prend la fuite à la vue des agents devant un autre Home Depot : il traverse la route en panique, est heurté par une voiture, et meurt. À l’autre bout du pays, dans l’État Géorgie, une opération à l’usine Hyundai a conduit à l’arrestation de près de 500 personnes. Certaines étaient venues de Corée du Sud avec un visa en règle, d’autres travaillaient sous contrat. Qu’importe : la logique du nombre l’a emporté.

La scène se déplace aussi devant les écoles. Des parents sont interpellés à l’heure du dépôt ou de la sortie des classes, parfois sous les yeux des enfants. Dans un cas, un père est arrêté alors qu’il dépose sa fille devant une école primaire ; dans un autre, une mère est interceptée dans la file des voitures. Ces interventions ont suscité la colère d’enseignants et de syndicats, qui dénoncent un climat de peur et des absences accrues : certains parents n’osent plus amener leurs enfants, certains élèves redoutent de ne pas retrouver les leurs à la sortie. Même sans franchir le portail, la simple présence d’ICE à proximité suffit à glacer la vie scolaire.

Le département prétend viser « les dangereux ». Le terrain montre autre chose. On embarque vite, sur un soupçon : une langue, un visage, un lieu. Ce n’est pas de la justice ciblée, c’est une mécanique qui emporte des vies ordinaires.

Reste le droit, du moins, ce qu’il en demeure. Pour ces immigrés, pas d’avocat commis d’office : en immigration, la procédure est administrative, pas pénale. On se défend, mais à ses frais. Beaucoup se présentent seuls, sans vraie traduction, face aux avocats de l’État. Et parfois, il n’y a même pas d’audience : l’expedited removal permet une expulsion expéditive si l’on ne parvient pas à prouver une présence suffisante sur le territoire. Ceux qui tiennent bon le doivent à une ONG, une clinique ou un collectif. Des secours précieux mais totalement débordés.

Puis vient ce qu’on filme moins : la destination. Pas un simple retour. Des vols affrétés par ICE, menottes aux poignets, escortes à bord. Au Mexique, on atterrit exprès dans le sud, le plus loin possible de la frontière. Et quand le pays d’origine n’ouvre pas ses portes, Washington sous-traite l’exil à des “pays tiers” dociles — Ghana, Rwanda, Eswatini, Soudan du Sud — où l’on dépose des gens qui n’y ont jamais mis les pieds. D’autres sont envoyés au CECOT, une vaste prison au Salvador, pensée pour des milliers de personnes, érigée au nom de la « guerre anti-gang”, mais où des détenus sans lien avec des gangs dénoncent des conditions inhumaines : cellules surchargées, espace par personne inférieur à la moitié de ce que recommandent les standards internationaux, lumière allumée en continu, quasi aucun accès à des visites ou à des programmes de réhabilitation. Trump et son administration, avec Nayib Bukele, président du Salvador, discutent déjà d’ouvrir d’autres centres de ce type. 

Quand aucun transfert n’est possible, on entasse dans des camps construits en urgence, comme le tristement célèbre Alligator Alcatraz, en Floride. Là, tentes grillagées, cellules de fortune, sanitaires en panne, moustiques à foison, chaleur implacable, peu d’eau potable selon des témoignages. Les détenus disent vivre dans l’ombre, sans repères de temps, isolés. On signale aussi des actes de privation d’accès aux avocats ou des transferts avant que les visites aient lieu. Ce n’est plus le droit, c’est la géopolitique des vies humaines.

Ce que j’en pense

Trump a été élu sur une ligne dure en matière d’immigration. C’est un fait. Mais un mandat n’autorise pas d’amincir le droit jusqu’à l’os, ni d’installer la peur comme méthode. Gouverner, ce n’est pas intimider, c’est répondre au droit, tenir la dignité.

Ce qui se met en place n’est pas une simple gestion de l’immigration : c’est une orientation de société, assumée comme telle. Tri au faciès, vols expéditifs, camps tenus à l’écart. On finit par s’y faire, et c’est là le danger. Trois lettres qu’on finit par banaliser à force de les répéter. Elles n’ont rien de neutre. Une démocratie ne se mesure pas au vacarme des raids, mais à la tenue de ses contre-pouvoirs, à la qualité du droit qu’elle applique, à l’humanité qu’elle conserve pour les plus vulnérables. ICE n’est pas qu’un sigle administratif : c’est une alarme. À nous de ne pas nous y habituer.

Si ce texte vous a plu et que vous souhaitez recevoir les prochains articles par e-mail, abonnez-vous depuis l’onglet Subscribe / S’abonner. C’est entièrement gratuit, et chaque abonnement valorise mon travail.

Sources / Pour aller plus loin

History of ICE
What is ICE and what does it do? | USAFacts
Immigration and Customs Enforcement, or ICE, aims to preserve American safety by detaining, deporting, and sometimes, convicting unauthorized immigrants.
Donald Trump promulgue le One Big Beautiful Bill, sa loi budgétaire tentaculaire, le jour de la fête nationale
Le président américain a signé le texte, adopté de justesse jeudi par la Chambre des représentants, alors que des avions militaires survolaient la Maison Blanche.
Home Depot stores, long a hub for day laborers, now draw immigration agents out on raids
Home Depot stores in Southern California have long been an informal hub for day laborers in the country both legally and illegally who are seeking work.
L.A. Home Depot raided twice in one day. Critics say ICE is violating court order
Recent raids at Los Angeles Home Depot stores are raising concerns over whether federal agents may be violating a temporary restraining order that bans the use of racial profiling in immigration arrests.
Teachers sue over Trump’s immigration crackdown, saying students are staying home
Labor unions representing educators and school employees are suing President Donald Trump’s administration over its immigration crackdown.
Human Rights Watch declaration on prison conditions in El Salvador for the J.G.G. v. Trump case
I, Juanita Goebertus, declare the following under 28 U.S.C. § 1746, and state that under penalty of perjury the following is true and correct to the best of my knowledge and belief:
‘Alligator Alcatraz’ detainees continue to face obstacles to meet with lawyers, court papers allege
Attorneys are still facing obstacles in contacting clients at the immigration detention center known as “Alligator Alcatraz” in Florida.

Read more