Frappes en mer des Caraïbes : jusqu’où peut reculer l’État de droit
Depuis l’automne 2025, les États-Unis mènent une campagne de frappes aériennes contre de petites embarcations dans la mer des Caraïbes, au nom de la lutte contre les narcotrafiquants. À intervalles réguliers, une nouvelle vidéo apparaît sur les réseaux de Donald Trump : un point lumineux, une traînée, une explosion, un bateau qui disparaît. On promet aux Américains que, loin des côtes, on protège leur sécurité.
Très vite, pourtant, les questions s’accumulent. Qui sont exactement les hommes qui se trouvent sur ces bateaux ? S’agit-il de trafiquants armés ou aussi, parfois, de pêcheurs ordinaires ? Sur quelle base juridique bombarde-t-on des cibles en haute mer, sans procès, en parlant de "conflit armé" là où beaucoup ne voient que du crime organisé ? Et que faire des témoignages de militaires qui évoquent, lors d’une première frappe, un ordre de "ne laisser aucun survivant", autrement dit, un possible "pas de quartier", notion explicitement interdite par le droit de la guerre ?
Derrière cette affaire, il y a un système : un président qui revendique la manière forte, un secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, qui promet de ne plus "brider" l’armée avec des juristes trop prudents, des mémos secrets censés tout rendre légal, et un Congrès qui tente tant bien que mal de faire la lumière. Ce Fil du réel propose de dérouler cette histoire, pas à pas : ce qui se passe vraiment sur ces bateaux, ce que l’on sait de l’ordre controversé, comment l’appareil d’État cherche à se protéger, et ce que tout cela dit, plus largement, de l’état des garde-fous démocratiques aux États-Unis.
Que se passe-t-il exactement sur ces bateaux ?
Officiellement, tout commence début septembre 2025 avec la mise en œuvre de l'Operation Southern Spear, une campagne de frappes aériennes contre des bateaux présentés comme des vecteurs majeurs de cocaïne et de fentanyl venant d’Amérique latine vers les États-Unis. Des navires de guerre américains se déploient dans les Caraïbes dès le mois d’août, puis l’opération s’étend rapidement au Pacifique, le long des grandes routes maritimes de la drogue.
Trump annonce alors régulièrement, presque comme une routine, la destruction d’une nouvelle embarcation. À chaque fois, la même mise en scène revient sur ses réseaux sociaux: une vidéo de drone, un point blanc qui se rapproche, une traînée, une explosion, et le bateau qui disparaît. Le message est clair. L’Amérique frappe loin de ses côtes pour empêcher la drogue d’arriver jusque chez elle.
Au fil des semaines, la campagne prend de l’ampleur. 27 bateaux sont visés, 99 personnes sont tuées. Deux seulement sont officiellement recensées comme survivantes et remises aux autorités locales. Une fois encore, la communication politique insiste sur le fait que ces hommes appartiennent à des organisations qualifiées de "narcoterroristes".
C’est lorsque qu'on regarde ce qui manque au récit officiel que le malaise commence. Ni la Maison-Blanche ni le Pentagone ne publient de preuves détaillées montrant que ces bateaux transportaient effectivement de la drogue ou des armes. Il n’y a pas de photos de cargaison saisie, presque pas de noms, pas de procédures judiciaires, très peu d’informations sur l’identité des morts. Dans l’un des cas documentés, la famille d’un Colombien tué affirme qu’il était pêcheur et n’avait aucun lien avec un cartel.
La manière d’agir interroge autant que le fond. Les bateaux sont frappés en pleine mer, sans tentative d’arraisonnement. Un missile transforme une embarcation en boule de feu à plusieurs kilomètres des côtes, puis, après coup, on explique qu’il s’agissait de trafiquants liés au terrorisme. Le vocabulaire de la guerre vient recouvrir ce qui ressemble plutôt à des opérations de police, mais conduites sans les règles, ni les garanties, qui régissent normalement la police et la justice.
Pour justifier tout cela, la Maison Blanche répète que l’Amérique serait en guerre contre des narcotrafiquants assimilés à des terroristes. Sur le papier, ce vocabulaire de guerre change presque tout. Il permet d’échapper aux règles classiques de la police et de la justice. La suite de l’histoire, elle, se joue justement là-dedans, dans un avis juridique secret que l’administration refuse de rendre public et qui est en train de devenir un enjeu politique à part entière.
La frappe du 2 septembre : "pas de quartier" ?
Dans ce cadre, une frappe en particulier concentre désormais toutes les critiques. C’est elle qui va servir de test à cette logique de guerre appliquée aux routes de la drogue en haute mer.
Au tout début de la campagne, Trump se félicite publiquement de la destruction d’un bateau vénézuélien dans la mer des Caraïbes. Il explique qu’il s’agissait d’un navire chargé de drogue, lié au Tren de Aragua (un gang vénézuélien), et affirme que les onze hommes à bord ont été tués. La vidéo diffusée montre une séquence très courte. Un point lumineux approche, l’impact survient, le bateau se disloque et la caméra se coupe. Des médias vénézuéliens préciseront ensuite que la frappe a eu lieu la veille de l’annonce, et que le bateau se dirigeait vers le Suriname, autre maillon discret de la route de la cocaïne vers l’Europe.
Pendant un temps, cet épisode reste présenté comme un succès militaire sans zone d’ombre. Puis, à la fin novembre, une enquête du Washington Post change l’éclairage. Deux sources militaires anonymes décrivent une scène très différente vue depuis la salle d’opérations. Selon elles, Pete Hegseth, le secrétaire à la Défense, aurait donné en amont aux forces spéciales un ordre verbal sans ambiguïté: ne laisser aucun survivant. Un premier missile frappe le bateau. Sur les images, deux hommes seraient encore visibles, agrippés aux débris en feu. Quelques minutes plus tard, l’officier chargé de la mission ordonne un second tir, un double tap, qui vise précisément ces survivants et achève l’équipage.
À partir de là, les récits se contredisent. Le Pentagone parle d’une histoire complètement fausse. Hegseth accuse la presse de vouloir salir les militaires. La Maison-Blanche reconnaît cependant qu’un second missile a bien été tiré sur la même cible, tout en niant qu’il ait jamais été question de tuer délibérément des naufragés. D’autres fuites relaient une version un peu différente. Hegseth aurait validé à l’avance une frappe létale avec l’idée qu’aucun homme sur le bateau ne devait s’en sortir vivant, mais il n’aurait pas donné, sur le moment, l’ordre précis d’achever les deux survivants après la première explosion. Devant les élus, l’amiral Frank Bradley, qui commandait l’opération, admet avoir ordonné ce second tir tout en affirmant qu’on ne lui a jamais parlé de « pas de quartier » ni prononcé la formule kill them all (tuez-les tous).
Il reste la séquence brute, telle que la décrivent ceux qui disent avoir vu les images. Un premier missile, deux survivants à l’eau, puis un second tir sur ces mêmes survivants, dans un contexte où personne ne conteste qu’ils ne représentaient plus une menace active au moment de l’impact. C’est ce point précis qui fait réagir les juristes spécialisés dans le droit de la guerre. Des experts interrogés par l’Associated Press rappellent que les manuels militaires américains, comme les Conventions de Genève, interdisent explicitement de viser des naufragés qui ne sont plus en mesure de se battre. Si les éléments sur ce double tir sont confirmés, expliquent-ils, il ne s’agirait plus d’une simple opération controversée mais d’homicides illégaux, potentiellement qualifiables de crimes de guerre en droit américain comme en droit international.
C’est pour cette raison que la frappe du 2 septembre est devenue le centre de gravité de l’affaire. Les commissions des forces armées de la Chambre et du Sénat concentrent désormais leurs auditions sur cet épisode, et le Congrès a inscrit noir sur blanc dans le budget militaire que la vidéo intégrale et les ordres liés à l’opération doivent être transmis. En toile de fond, une question simple demeure, même si la réponse ne l’est pas : ce jour de septembre, en mer des Caraïbes, les États-Unis ont-ils oui ou non donné un ordre qui revient à ne faire aucun quartier ?
Un mémo pour légaliser l’illégal
Pour comprendre comment cette campagne de frappes a pu démarrer et se poursuivre aussi vite, il faut regarder du côté des juristes de la Maison Blanche. Au début, en septembre, l’administration reste très vague sur la base légale des attaques. Trump parle d’armée en guerre contre des narcoterroristes, sans mentionner d’autorisation du Congrès ni cadre précis. Peu à peu, on apprend pourtant l’existence d’un avis juridique classifié, rédigé par l’Office of Legal Counsel, ce petit bureau discret du département de la Justice dont les mémos, à l’intérieur de l’exécutif, font office de référence.
Ce texte, finalisé à l’été 2025, affirme grossièrement deux choses. D’abord que les États Unis seraient engagés dans un conflit armé non-international contre des cartels et des gangs rebaptisés organisations narcoterroristes, ce qui permettrait de traiter les bateaux visés comme des cibles de guerre plutôt que comme des suspects dans une enquête de police. Ensuite que, tant que les militaires suivent des ordres présentés comme manifestement légaux, ils bénéficient d’une quasi immunité pénale pour les morts causées lors des frappes.
Autrement dit, le mémo ne se contente pas d’ouvrir une porte juridique à ces bombardements en haute mer. Il construit aussi un bouclier pour ceux qui donnent les ordres. C’est précisément ce point qui inquiète une partie des juristes américains et des ONG. Certains comparent déjà ce texte aux avis qui avaient tenté de justifier certaines pratiques d’interrogatoire après le 11 septembre 2001, une manière d’étirer au maximum le droit de la guerre sur des situations qui, en réalité, relèvent plutôt de la police et de la justice.
Sous la pression politique, la Maison Blanche accepte mi-novembre de laisser quelques élus lire le mémo dans une salle sécurisée, sans pouvoir en sortir avec une copie. Plusieurs ressortent consternés. L’un d’eux évoque un texte qui ne mettrait presque aucune limite à l’usage de la force, nulle part dans le monde. Pour le reste du pays, le document demeure invisible, classé secret défense, hors de portée des journalistes, des ONG et du public.
C’est à ce moment que trois organisations américaines de défense des droits et des libertés, (l’ACLU, le Center for Constitutional Rights et la NYCLU) déposent une plainte pour contraindre le gouvernement à publier ce mémo et les documents associés. Dans leur recours, elles parlent de meurtres à sang froid de civils en haute mer et accusent l’exécutif de distribuer des cartes de sortie de prison gratuites aux responsables des frappes. Elles rappellent un principe de base du droit international des droits humains : le recours à la force létale n’est admissible que face à une menace concrète, spécifique et imminente, et seulement lorsque les autres options, comme l’interception du bateau et l’arrestation des personnes à bord, sont impossibles. Rien, dans les communiqués américains, ne permet de montrer que ces conditions sont réunies.
En parallèle, une autre zone d’ombre persiste: la vidéo intégrale de la frappe du 2 septembre. Le Pentagone n’a rendu publique qu’une courte séquence déjà connue. Le reste, y compris les minutes où l’on verrait deux survivants dans l’eau puis la seconde explosion, reste classé top secret. Pete Hegseth répète qu’il ne la montrera pas au public pour des raisons de sécurité nationale, en promettant seulement un accès limité aux commissions du Congrès. C’est précisément cette opacité qui a poussé les élus, lors du vote du budget de la défense, à conditionner une partie de son budget de déplacements à la remise des vidéos complètes et des ordres écrits. Le bras de fer est désormais clair entre une administration qui enferme les preuves et un Parlement qui, même timidement, demande à voir ce qui s’est réellement passé.
Purges silencieuses et climat de peur dans l’armée
Cette bataille juridique ne se joue pas seulement dans les bureaux du ministère de la Justice. Elle traverse aussi les états-majors. Dès son retour au pouvoir, Trump, avec Hegseth, s’en prend à une cible très précise : les judge advocates general, les grands patrons du droit militaire dans chaque armée. Plusieurs d’entre eux sont débarqués en quelques mois. Officiellement, il s’agit de simples décisions de "gestion des talents", des changements de personnes jugées trop prudentes ou peu adaptées à la nouvelle "culture guerrière". Officieusement, de nombreux observateurs y voient un message limpide : les juristes qui freinent les ardeurs de la Maison-Blanche n’ont plus leur place.
Dans la pratique, les signaux d’alerte ont bien existé. Des avocats militaires auraient mis en doute la possibilité de qualifier la situation de "conflit armé" contre des trafiquants, surtout en l’absence de combats réels sur le sol américain. D’autres auraient insisté sur l’interdiction absolue de viser des naufragés, même s’ils étaient quelques heures plus tôt membres d’un gang armé. Selon plusieurs enquêtes de presse, certains de ces juristes ont été écartés, mutés, ou simplement réduits au silence.
L’affaire ne touche pas que les juristes. À la tête du Southern Command, le commandement responsable de la région Caraïbes-Amérique latine, l’amiral Alvin Holsey annonce une retraite anticipée, près de deux ans avant la date attendue. Officiellement, là encore, il s’agit d’une décision personnelle. Officieusement, plusieurs sources décrivent un désaccord croissant avec Hegseth sur la stratégie en mer des Caraïbes et le risque que ces frappes basculent vers une véritable confrontation militaire avec le Venezuela.
Sur le terrain, le message est reçu cinq sur cinq. Des reportages menés auprès de militaires de rang intermédiaire montrent une troupe partagée entre la fierté d’exécuter une mission "spectaculaire" et la peur, très concrète, de payer plus tard le prix juridique de décisions prises en haut lieu. Plusieurs disent craindre qu’un changement politique, un autre président, un autre Congrès, un procureur plus agressif, ne les expose un jour à des poursuites pour des ordres qu’ils n’ont pas osé contester.
Dans ce climat, la défense officielle est toujours la même : tout serait "parfaitement légal", encadré par le droit des conflits armés, validé par un avis de l’Office of Legal Counsel (OLC) et suivi de près par la chaîne de commandement. Hegseth accuse les médias de "fake news" et reproche aux juristes critiques de vouloir "entraver nos guerriers". Trump, de son côté, dénonce les élus qui parlent de crimes de guerre comme des gens qui "soutiennent les cartels".
Mais plus les semaines passent, plus le récit se fissure. Des experts en droit international expliquent que même si l’on admettait l’idée d’un conflit armé avec des cartels, ce que contestent déjà l’ONU et de nombreux juristes, un ordre de "pas de quartier" resterait, en soi, un crime de guerre. Et le ciblage de naufragés à coups de missile ne peut pas être maquillé en simple destruction de débris sans poser de sérieux problèmes de crédibilité.
Ce que j’en pense
Ce qui me frappe dans cette affaire, c’est qu’elle montre, une fois de plus, à quelle vitesse une démocratie peut glisser, presque sans s’en rendre compte, vers une violence d’État de plus en plus déliée de ses propres règles.
Sur le papier, tout est encadré : un mémo juridique, un vocabulaire très solennel de "conflit armé" et de "narcoterroristes", des communiqués rassurants sur la légalité des frappes. Dans la pratique, on a des bateaux pulvérisés loin des côtes, presque cent morts dont on ne connaît pas les noms, une vidéo clé que personne ne peut voir en entier, et des juristes militaires poussés vers la sortie quand ils posent trop de questions. Le résultat, plus que l’intention, ressemble à un système qui protège d’abord ceux qui décident, et beaucoup moins ceux qui meurent ou exécutent les ordres.
Je ne crois pas que tout cela soit "hors contrôle". Au contraire : c’est précisément ce contrôle-là qui m’inquiète. Le pouvoir politique s’approprie le langage de la guerre pour faire des choses qui, dans un cadre de police et de justice normales, seraient difficiles à justifier. Et les contre-pouvoirs (Congrès, ONG, médias) arrivent, comme souvent, après les faits, quand il est trop tard pour les vies déjà perdues.
Vu d’Europe, on pourrait être tenté de se dire que c’est un problème américain de plus. Pourtant, l’histoire récente montre que ces pratiques voyagent vite. Si l’on accepte que l’on puisse bombarder des suspects en mer au nom d’une "guerre" juridiquement discutable, on affaiblit un principe dont on aura besoin demain, chez nous, pour résister à d’autres dérives. C’est pour cela que ces frappes nous concernent, même à des milliers de kilomètres : elles testent, très concrètement, jusqu’où nous sommes prêts à laisser reculer la frontière entre sécurité et État de droit.
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Sources/Pour aller plus loin :
Analyse détaillée, en français, de Human Rights Watch sur la campagne de frappes américaines dans les Caraïbes et le Pacifique et sur son incompatibilité avec le droit international des droits humains :
Article d’Associated Press, en anglais, qui revient sur l’une des frappes récentes contre un bateau présenté comme transportant de la drogue, en mettant à jour le bilan des morts et le discours officiel du Pentagone :
Analyse d’Associated Press, en anglais, qui explique ce que disent le droit de la guerre et les manuels militaires américains sur l’interdiction de viser des naufragés après une frappe :
Article du Washington Post, en anglais, qui décrit de nouvelles frappes contre des bateaux dans le Pacifique, leur bilan humain et la pression croissante du Congrès pour obtenir les vidéos et documents internes :
Article d’Axios, en anglais, qui raconte le refus de Pete Hegseth de rendre publique la vidéo complète de la seconde frappe sur le bateau vénézuélien, au nom de la sécurité nationale :
https://www.axios.com/2025/12/16/venezuela-second-strike-video-hegseth
Analyse juridique fouillée, en anglais, publiée sur Just Security, expliquant pourquoi les équipages visés par l’opération Southern Spear ne peuvent pas être considérés comme des cibles légales au regard du droit international :
https://www.justsecurity.org/126553/operation-southern-spear-international-law

