Ceux qui ne baissent pas la tête

Ceux qui ne baissent pas la tête
© Reuters / Evelyn Hockstein – reproduction à des fins d’illustration éditoriale.

J’entends souvent cette question, posée avec lassitude, presque désespérée :
« Mais que font les Américains ? » Comme si, face à l’accélération autoritaire de l’administration Trump, tout un peuple s’était résigné.

En réalité, la résistance est immense. Dispersée, diverse, obstinée. Mais elle se heurte à une machine d’une telle puissance, d’une telle rapidité, qu’on n’a pas le temps d’en parler, ou si peu.

Aujourd’hui, à travers tout le pays, des millions d’Américains se lèveront pour une deuxième édition du mouvement No Kings. Un nom simple : pas de rois. Pas de pouvoir absolu. Pas de domination d’un homme sur la loi. La première édition, en juin dernier, avait déjà rassemblé plus de cinq millions de personnes dans plus de deux mille villes. Dans quelques heures, d’un océan à l’autre, plus de deux mille cinq cents villes se lèveront. Le refus prendra l’ampleur d’une marée, porté par une idée simple : la loi n’appartient à personne.

La résistance en mouvement

No Kings n’est pas isolé. Il rejoint des gestes de résistance, discrets ou visibles, qui maintiennent le pays debout.

Il y a ces juges et ces avocats qui, au cœur de la tourmente, refusent d’exécuter des ordres manifestement illégaux. Des décisions sont suspendues, des mandats repoussés, des injonctions opposées ; surtout, des femmes et des hommes répètent, face au pouvoir : la loi prime. Des tribunaux fédéraux ont déjà bloqué des mesures de l’administration Trump, du financement public aux droits des migrants, en jugeant l’exécutif hors de son champ. Ce n’est pas qu’une affaire de hauts magistrats : des barreaux, des cliniques juridiques, des avocats isolés prennent des dossiers pro bono (gratuitement), contestent les expulsions de masse, portent en audience des abus que l’on voudrait rendre ordinaires. Beaucoup de ces affaires remonteront au bout de la chaîne, devant une Cour suprême à majorité conservatrice. On peut bien sûr redouter le pire, mais chaque ordonnance déposée achète du temps, fixe un précédent, maintient une digue.

Il y a aussi ces journalistes qui enquêtent loin des plateaux, dans des rédactions locales ou indépendantes. La pression est constante : harcèlement, convocations, saisies de matériel, filatures. Certains ont même été interpellés pour avoir simplement couvert des manifestations, et près de Chicago, des reporters ont été visés par des projectiles au poivre pendant des opérations d’ICE. Le but est transparent : décourager l’enquête et isoler les petites rédactions. Leur réponse tient en actes simples mais tenaces : publier malgré tout, s’entourer d’avocats, se regrouper pour partager contacts, documents, frais juridiques, matériel et réseaux de diffusion, et diversifier les financements pour ne dépendre de personne. Au fond, tout se joue sur deux fronts : l’indépendance et la sécurité, parce que sans elles, le fil du réel se rompt.

Et puis, il y a les professeurs, les enseignants, les chercheurs. Ils continuent d’enseigner la nuance, de rappeler que l’histoire se travaille, qu’elle se confronte, qu’elle se prouve, et de donner des outils pour penser, malgré des programmes verrouillés et des pressions politiques qui voudraient imposer une seule version du réel. Ces jours-ci, plusieurs universités ont refusé de signer le Compact for Academic Responsibility, un accord proposé par la Maison-Blanche. Derrière un discours de rigueur budgétaire, il impose des conditions contraires à l’indépendance académique : geler les taxes d’écolage pendant plusieurs années, plafonner le nombre d’étudiants internationaux et restreindre la liberté de parole des enseignants. Ce refus n’a rien de spectaculaire mais il compte : il dit que l’université n’est pas un relais du pouvoir. Sur les campus, professeurs et étudiants rappellent qu’on ne négocie ni la liberté d’enseigner ni la recherche de la vérité. 

Des présences qui protègent

Dans plusieurs villes, des communautés chrétiennes se relaient devant les centres d’ICE (le service fédéral chargé de l’immigration et des expulsions – voir aussi mon post intitulé ICE, anatomie d’une dérive) pour une présence de prière et de paix, en soutien aux personnes visées par les rafles. Ce choix s’inscrit dans des prises de position explicites de l’Église catholique : le pape Leo XIV a récemment demandé aux évêques américains de répondre avec fermeté au durcissement de la politique migratoire et de défendre publiquement les migrants.  

À Chicago, le pasteur David Black priait devant un site d’ICE lorsqu’il a été touché à la tête par une balle au poivre. Il a déclaré pardonner aux agents et continuer cette veille non violente, estimant que se taire serait pire. Cette résistance spirituelle est simple à décrire et difficile à balayer : la dignité ne se marchande pas.

Cette même veille existe ailleurs, sans prières cette fois, mais avec la même idée : prendre soin de l'autre. Chaque matin, dans certains quartiers de grandes villes ciblées par les opérations d’ICE, des parents d’élèves se relaient autour des écoles. Ils patrouillent, non pour chasser mais pour protéger. Ils observent les rues, préviennent la communauté si un véhicule d’ICE s’approche, siffleront, alerteront, feront écran de leurs corps s’il le faut. Ces images paraissent invraisemblables : des mères et des pères postés à des carrefours, en 2025, dans une démocratie supposée avancée, pour défendre le simple droit d’emmener un enfant à l’école sans craindre l’arrestation. 

Dernier visage de cette veille tranquille : les soignants et les travailleurs sociaux. Dans plusieurs hôpitaux et cliniques de quartier, des équipes ont décidé de ne plus collaborer avec les autorités migratoires. Elles ne livrent pas les informations des patients, préviennent les familles menacées et accompagnent celles et ceux qui redoutent une arrestation pendant qu’ils se font soigner. Car on voit désormais des interventions d’ICE jusque dans des hôpitaux, autrefois considérés comme des lieux sensibles. Pour beaucoup de personnes sans statut, c’est un basculement lourd de conséquences.

En Californie, deux affaires ont choqué le corps médical. En février, à Mountain View, un homme admis d’urgence à l’El Camino Hospital a été arrêté dans sa chambre par des agents d’ICE avant même d’avoir pu prévenir sa famille. En juin, au Riverside Community Hospital, des agents sont entrés aux urgences pour interpeller une patiente soupçonnée d’être en situation irrégulière. Ce genre de scène, impensable il y a peu, a poussé plusieurs établissements à rappeler une chose simple : un hôpital soigne d’abord.

Ces gestes ne font pas la une. Ils font peu de bruit et, pourtant, jour après jour, ils tiennent la résistance. Ils rappellent que la démocratie ne dépend pas d’un chef, mais de femmes et d’hommes obstinés, dans les bureaux comme dans les rues. 

Ce que j’en pense

La résistance américaine est vivante. Elle prend mille formes : juridiques, culturelles, spirituelles, domestiques. Elle ne s’affiche pas toujours dans les grands médias, parce qu’elle se vit au ras du sol. Et pourtant, elle tient. 

Je ne veux pas faire de comparaison facile. Mais je me demande souvent : que ferions-nous, ici, si la même vague nous frappait ? Ou plutôt : que ferons-nous quand elle nous frappera ? Notre chance, c’est de pouvoir résister avant d’y être acculés, dès maintenant, par la parole, la vigilance, la culture, la solidarité. Peu importe la forme ou le point de départ : l’essentiel est de ne pas se résigner, de ne pas s’habituer au droit piétiné ni au mensonge érigé en règle.

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Sources/Pour aller plus loin :

A propos de l'évènement No Kings :

No Kings
As the president escalates his authoritarian power grab, the NO KINGS non-violent movement continues to rise stronger. We are united once again to remind the world: America has No Kings and the power belongs to the people.
Millions expected across all 50 US states to march in No Kings protests against Trump
Events scheduled in more than 2,700 locations, from small towns to large cities, aligning behind message that the US is sliding into authoritarianism

La vidéo du révérend David Black et l'impact à la tête (attention, image sensible) :

Video shows federal agent shoot Chicago pastor in head with pepper ball during Broadview ICE protest
Newly-released video shows a federal agent shoot a Chicago pastor in the head with a pepper ball during a protest outside the ICE facility in suburban Broadview.

Les "patrouilles" de parents :

https://lapublicpress.org/2025/08/community-school-ice-patrols

https://news.wttw.com/2025/10/10/ice-activity-lincoln-square-sparks-rapid-response-community-safeguard-schools-neighbors

Hôpitaux/Soins :

Sunnyvale man arrested by ICE, taken to El Camino Hospital for medical emergency
A Sunnyvale resident was taken to El Camino Hospital in Mountain View, following an acute medical emergency after he was arrested by immigration enforcement officials outside his home Friday morning.
Statement on ICE incident at HCA-owned Riverside Community Hospital - SEIU 121RN - Nurse Alliance
ICE raids have sown fear in our communities, carried out with militaristic posturing and without regard for civil rights or legal norms. Hospitals—once safe spaces where all could seek care and healing without fear—are no longer safe from ICE’s reach. [...]

Le combat des universités :

https://www.washingtonpost.com/education/2025/10/17/uva-trump-compact-agreement-rejection

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