Après la nuit des urnes 2025

Après la nuit des urnes 2025
Photo : Element5 Digital / Unsplash

Il y a un an, le premier mardi de novembre 2024, Donald Trump reprenait la Maison-Blanche face à Kamala Harris, et les Républicains s’assuraient des majorités au Congrès. Hier, premier mardi de novembre 2025, le calendrier offrait ce que les Américains appellent des élections locales, parfois regardées de loin comme mineures : deux postes de gouverneur, en Virginie et dans le New Jersey, la mairie de New York, une série de scrutins législatifs et municipaux, et surtout, en Californie, un vote au titre aride, Proposition 50, qui retouche la carte des circonscriptions fédérales : c’est le fameux gerrymandering, le mécanisme qui transforme des voix en sièges à la Chambre (voir mon post sur le sujet). On en parle peu depuis l’Europe, mais c’est déjà là que se dessinent les rapports de force de demain. 
Au fond, ces élections ont fait office de référendum sur la présidence de Donald Trump et sur son administration, et le verdict est net : une gifle politique. Les démocrates ont gagné partout où l’attention nationale s’était braquée, et plus largement encore.

La Virginie, baromètre du pays

Commençons par la Virginie. L’État qui, depuis des décennies, sert de sismographe à l’humeur du pays a élu Abigail Spanberger, ancienne agente de la CIA et figure modérée des démocrates. Elle devient la première femme gouverneure de Virginie et l’emporte nettement face à Winsome Earle-Sears, très alignée sur la ligne Trump. Spanberger a fait mieux que la performance démocrate de 2024 dans la plupart des comtés, en surclassant la trajectoire de Harris d’environ trois points à l’échelle de l’État et en reprenant plusieurs zones gagnées par Trump un an plus tôt.  

Et la vague ne s’est pas arrêtée au poste de gouverneur. Les démocrates réalisent le grand chelem aux fonctions d’État : Ghazala Hashmi s’impose comme lieutenant-gouverneure (numéro deux à l'échelle de l’État) et entre dans l’histoire comme première femme musulmane élue à cette fonction en Virginie. Dans le même mouvement, le candidat démocrate Jay Jones remporte le poste de procureur général en battant le sortant républicain Jason Miyares. 

Pour beaucoup de politologues, ce vote ressemble à une répudiation de la présidence Trump, particulièrement visible dans le nord de l’État, là où la présence fédérale et les banlieues de Washington pèsent lourd. La mobilisation a été le fait marquant : records de vote anticipé pour une année non présidentielle, affluence soutenue dans les comtés suburbains, progression nette dans les zones charnières qui avaient hésité en 2024.

Autre fait majeur en Virginie. La Chambre des délégués passe de 51 à 64 sièges démocrates, sur 100 au total. Treize gains nets, la plus large majorité depuis la fin des années quatre-vingt. C’est la structure même du pouvoir local qui se repeint en bleu, avec des conséquences concrètes sur l’agenda législatif et, déjà, sur la bataille des cartes électorales pour 2026.

Au Nord, la tendance se confirme

Dans le New Jersey, Mikie Sherrill, ex-pilote d’hélicoptère de la Navy devenue députée, s’impose elle aussi confortablement (56,3% contre 43,2%). Sa marge est nettement plus grande que celle de Phil Murphy, gouverneur démocrate sortant en 2021, réélu de justesse cette année-là après un scrutin très serré. Surtout, elle inverse le reflux démocrate observé à la présidentielle de 2024, où Harris n’avait gardé l’État que d’une courte tête (52% contre 46%). Des comtés gagnés par Trump en 2024 repassent au bleu douze mois plus tard; la mobilisation a changé de camp.

New York maintenant. La ville a élu Zohran Mamdani, un nom que beaucoup en Europe découvraient encore hier matin. Fils d’immigrés, figure de l’aile gauche du parti, il a bâti sa campagne à hauteur de trottoir, porte après porte; au bout du compte, ce patient corps-à-corps avec la ville a fait la différence. Les soutiens nationaux sont venus ensuite, entérinant plus qu’ils n’ont fabriqué sa trajectoire. Il y a dans cette victoire quelque chose de très new-yorkais, l’idée qu’une histoire personnelle, une énergie, un ancrage de quartier peuvent encore bousculer un appareil politique. C’est aussi le symbole d’une ville qui offre sa chance à qui veut la saisir, quel que soit son âge, sa religion ou ses origines. Dans les heures qui ont suivi, Trump a réagi en menaçant de couper les financements fédéraux promis à la ville. Au-delà du chantage politique à ciel ouvert, cela dit bien la crispation d’un pouvoir exécutif face à un vote populaire qui le contrarie. Au fond, la soirée new-yorkaise aura été un test grandeur nature de ce qu’un maire peut incarner face à Washington. Et le message envoyé par l’urne a été limpide.  

Remettre la carte à l’endroit, par les urnes

Attardons-nous maintenant sur la Californie et sur cette fameuse Proposition 50. Sous un intitulé austère, les électeurs ont accepté un mécanisme exceptionnel pour redessiner à court terme les circonscriptions du Congrès. L’objectif est clair : rééquilibrer la carte fédérale dès 2026 face à des redécoupages menés par des majorités républicaines. Au Texas, en Caroline du Nord et dans l’Ohio, les cartes imposées sans consultation favorisent leur camp et laissent espérer sept à dix sièges de plus à la Chambre en 2026 si rien ne change. Prop 50 visait précisément à contrebalancer cette pente, en rouvrant jusqu’à cinq sièges côté démocrate. Au-delà de la technique, la différence est décisive. Là où des États républicains ont redessiné leurs cartes sans consulter, la Californie a demandé l’avis au peuple. Prop 50 a été approuvée à environ 64 % des voix et s’affirme comme une réponse visant à sauvegarder la démocratie représentative. Le pari était osé. La proposition portée par le gouverneur Gavin Newsom était loin de faire consensus cet été, puis elle a pris de l’élan, appuyée publiquement par Barack Obama, par Kamala Harris et par Alexandria Ocasio-Cortez, qui se sont invités dans la campagne. C’est une leçon de politique appliquée, et cela renforce Newsom comme une figure de la résistance capable de fédérer au-delà de la Californie à l’approche de 2026.

Regardons encore deux scènes plus discrètes qui disent quelque chose du climat. En Géorgie, la Commission des services publics, organe très influent sur l’énergie et les tarifs, n’est plus un bastion entièrement républicain : le rapport était de cinq contre zéro, il est désormais de trois contre deux. Et à Cincinnati dans l’Ohio, Aftab Pureval, maire démocrate sortant, est réélu très largement avec 78,2 % des voix face à Cory Bowman, demi-frère de JD Vance, le vice-président de Trump. 

Alors, que vaut ce bilan du lendemain ? Il dit d’abord que l’électorat qui avait freiné devant la candidature Harris en 2024 n’a pas pour autant épousé un trumpisme durable; il dessine ensuite un mouvement cohérent où que l’on regarde : des victoires démocrates nettes à la tête des États, un coup d’éclat à New York, un courant de fond dans les assemblées locales, une réouverture du jeu en Géorgie. De là naît une perspective très concrète : si, au-delà de la Californie, d’autres États arrachent quelques sièges grâce à des réformes analogues à Prop 50, si la Virginie convertit sa nouvelle majorité en sièges et si le New Jersey confirme sa normalité retrouvée, alors la Chambre des représentants sera à portée des démocrates. Nous n’en sommes pas encore là, mais l’hypothèse redevient sérieuse ; les grandes rédactions américaines la formulent déjà avec prudence : bonne soirée pour les démocrates, avertissement pour Trump.

Ce que j’en pense

Je me suis surpris à respirer un peu mieux en regardant tomber les résultats, un par un. Ce n’est pas la joie, pas encore : juste les épaules qui se desserrent. Depuis un an, l’espace public déborde d’outrance et d’humiliation. Hier pourtant, la démocratie a montré qu’elle vivait encore et, pour la première fois depuis un an, l’espoir est revenu. Et cela peut tout changer ! J’ai alors pensé à celles et ceux qui, au cœur de cette année sombre, ont tenu lieu de phares. Beaucoup se sont tus ou ont baissé les bras, eux se sont levés avec courage et détermination : ils ont parlé clair, ont organisé, ont tenu bon. Je pense notamment au duo Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders, qui ont multiplié les réunions publiques pour dénoncer les dérives autoritaires, prenant le risque d’aller convaincre jusque dans des comtés où on les attendait avec méfiance. J’ai aussi pensé au choix assumé par Gavin Newsom de mettre le sujet des cartes électorales dans les mains du peuple californien. La politique a mauvaise presse, souvent à raison. Mais ce que la Californie a décidé, ce que la Virginie a construit, ce que New York a osé, rappellent une évidence : au bout du compte, ce sont les citoyens qui décident. Les rassemblements No Kings, il y a quelques semaines, ont donné un visage et une voix à la colère, mais ils n’auraient été que de la cosmétique si la révolte ne s’était pas traduite dans les urnes.

Restons lucides néanmoins. Les midterms du premier mardi de novemre 2026 n’auront rien de mineur, beaucoup les annoncent déjà comme la dernière chance de sauver la démocratie. Le pouvoir en place a tout à perdre et ne s’imposera aucune limite pour reprendre la main. La réaction épidermique du président face au vote new-yorkais en est un avant-goût. Il faudra du calme, de l’organisation, et l’obstination joyeuse de celles et ceux qui ont fait hier ce retour à l’espoir. Prenons la mesure de ce souffle, sans le transformer en euphorie. Tenons l’arc tendu et refusons l’accoutumance à l’inacceptable. Hier, une brèche s’est rouverte, à nous de l’élargir.

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Sources/Pour aller plus loin :

AP Race Call: Democrat Abigail Spanberger elected Virginia governor
Democrat Abigail Spanberger won the governor’s race in Virginia on Tuesday, defeating Republican Winsome Earle-Sears. Spanberger will succeed Republican Gov.
Democrat Mikie Sherrill elected governor of New Jersey, defeating opponent who aligned with Trump
Democratic U.S. Rep. Mikie Sherrill has been elected governor of New Jersey. Her victory over Republican Jack Ciattarelli shores up Democratic control of a state that has been reliably blue in presidential and Senate contests but had shown signs of shifting rightward in recent years.
Election 2025: News, results and analysis | CNN Politics
Follow the latest news, results and analysis from every race in the 2025 election.

Pour revivre la soirée électorale dans son entier, en français :

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